1. Anne-Sophie de la Vaissière, Karine Descoings : qui êtes-vous et quel est votre parcours ?
Nous avons toutes les deux un parcours assez classique : après notre prépa littéraire, nous avons intégré l’ENS (École normale supérieure), l’une en philosophie, l’autre en lettres classiques. Nous avons ensuite passé l’agrégation et fait un peu de recherche. Après quelques années d’enseignement dans le secondaire ou à l’université, nous avons toutes les deux demandé à être nommées en classes préparatoires. Nous enseignons toutes les deux en hypokhâgne et khâgne désormais, avec grand plaisir.
2. Quel est votre rapport à la langue française voire à la terminologie ?
Anne-Sophie de la Vaissière : D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été intriguée par la question de l’origine des mots et mue par un très grand amour de ceux-ci, de leur diversité et de leur particularité. C’est cela notamment qui a rendu très difficile mon choix entre lettres et philosophie après mes années de classe préparatoire. La question de la traduction, et des intraduisibles, m’a toujours intéressée aussi au point de me conduire à envisager, après une licence d’italien, d’en faire mon métier. Dans mon travail de professeur de philosophie, la question de la langue et le questionnement du sens des mots sont constamment présents, que ce soit pour interroger leur étymologie, faire entendre leur polysémie, relever leur ambiguïté et réfléchir, à la manière de Viktor Klemperer dans LTI, la langue du IIIe Reich : carnets d’un philologue, sur leur usage politique ou leur dévoiement idéologique. « Langue qui poétise et pense à ta place » : ce propos de Schiller, souvent cité par Klemperer, habite véritablement mon enseignement qui vise peut-être pour l’essentiel à donner à mes étudiants et étudiantes le goût de maîtriser leur propre parole et par là leur pensée. C’est pourquoi j’ai vu dans l’invitation qui nous a été faite de participer aux travaux du dispositif d’enrichissement de la langue française (DELF) une chance extraordinaire de prolonger et de transposer ce travail dans un cadre nouveau, tout en satisfaisant une curiosité plus personnelle. J’étais loin de mesurer la fécondité de cette expérience, sur tous les plans.
Karine Descoings : Je me rappelle que, au lycée, j’étais tombée sur un article, dans Le Nouvel Observateur je crois, sur le métier de terminologue. J’avais couru voir ma professeure de français pour lui dire que c'était ce métier-là que je voulais exercer. Elle avait ri en se demandant quel phénomène se trouvait en face d’elle. Faute de savoir quelle était la filière qui permettait de devenir terminologue, j’ai choisi de devenir professeure de lettres à mon tour, métier qui me rend extrêmement heureuse. Que le hasard m’ait permis de découvrir les travaux du DELF et d’y participer m’a donc paru un merveilleux clin d’œil du destin. Je pense à cette formule de Proust dans le Temps Retrouvé : « on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir et elle s’ouvre. » J’ajouterais que mon doctorat en littérature latine de la Renaissance m’a rendue particulièrement sensible au travail d’enrichissement de la langue ; en effet, la création de mots pour rendre la langue française plus précise et plus littéraire était au cœur des problématiques de la période. Nous voyons ici que l’appel de la Pléiade à défendre et à illustrer la langue française n’a rien perdu de son actualité.
Contribuer aux travaux du dispositif a donc été source d’enrichissement pour nous aussi. Il fallait approfondir le sens de mots, d’expressions ou de pratiques que nous employions parfois de manière imprécise. Cela nous a donné l’occasion, assez rare, d’échanger avec des experts et des représentants d’institutions que nous n’aurions pas rencontrés dans notre univers habituel. Enfin, cela permet aussi de réfléchir aux ressorts qui nous amènent à puiser des mots dans des langues autres que le français, particulièrement l’anglais. On prend conscience des atouts que possède l’anglais (facilité de dérivation, image de sophistication) mais aussi, en cherchant des équivalents, de la richesse du français et, notamment, des coïncidences parfois heureuses de la polysémie qui peut enrichir de connotations un terme anglais assez neutre ou, au contraire, essayer de traduire l’image qu’il recèle.
3. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette collaboration avec le dispositif d’enrichissement de la langue française ? Quel intérêt ce genre de projet peut-il avoir pour des élèves ou des étudiants ?
Notre participation aux travaux du DELF s’est d’emblée doublée de celle de nos étudiants et étudiantes d’hypokhâgne, invités à participer à un groupe d'experts consacré à la terminologie de l'influence commerciale et des influenceurs. Pour des enseignantes, nouer un partenariat avec le DELF est une opportunité extraordinaire. En effet, dans le domaine qui nous a été proposé, le vocabulaire de l’influence, nos étudiantes et étudiants étaient souvent beaucoup plus experts que nous. C’étaient eux qui, bien souvent, nous expliquaient l’usage ou le contexte d’emploi d’un terme. Avoir l’occasion de renverser la relation souvent très verticale de l’enseignement renforce la coopération entre enseignants et étudiants et nourrit la confiance réciproque. Cela a nécessairement des bénéfices pendant les cours ensuite : les étudiants savent qu’on les écoute et que leur parole a de la valeur. Par ailleurs, les travaux du DELF consistent beaucoup en un travail de définition des termes choisis, avant même de chercher à en trouver ou à en forger des équivalents en français. Ce travail de définition est essentiel dans nos disciplines pour réfléchir et parvenir à élaborer des démonstrations convaincantes. Ils ont donc acquis beaucoup de rigueur en s’y exerçant. Enfin, c’est un moyen, souvent plus ludique pour les étudiants puisqu’il les rattache à leurs loisirs et non à l’univers scolaire, de travailler l’exercice de la version et de mesurer, là encore, le miroitement et la richesse de leur langue. Les propositions d’équivalents ont donné lieu à des débats passionnés où ils étaient nombreux à vouloir défendre leur proposition.

