La chapelle de l’ancienne intendance de Châlons-en-Champagne, aujourd’hui préfecture de région de Champagne-Ardenne, vient d’être entièrement restaurée et inaugurée le 23 novembre 2009. L’opération a été entreprise par le Conseil général de la Marne, propriétaire des lieux, pour un montant global de 160 000 € TTC. Il y investit 50 000 €, le reste du financement étant assuré par l’Etat (50 000 €), la ville de Châlons-en-Champagne (10 000 €) et le mécénat de Moët et Chandon (50 000 €).
Cette chapelle est couramment désignée par l’expression « oratoire de Marie-Antoinette », appellation impropre à plus d’un titre. D’abord parce qu’il s’agissait, sous l’Ancien Régime, d’une véritable chapelle consacrée, où un prêtre pouvait célébrer la messe, et non d’un simple réduit destiné à la prière personnelle. En deuxième lieu, le récit du séjour de la dauphine Marie-Antoinette à l’intendance en 1770, lors de son voyage triomphal vers Paris pour épouser le roi, ne signale pas qu’elle se soit rendue dans cette chapelle. Le 23 juin 1790, jour de la Fête-Dieu, au retour peu glorieux de Varennes, on peut penser qu’elle assista avec Louis XVI à la messe célébrée dans la chapelle à la demande du roi. En réalité, cette chapelle, consacrée le 9 août 1767, dédiée à saint Louis et desservie par un religieux du couvent voisin des augustins, était principalement réservée au personnel de l’intendance et ne devait en aucun cas se substituer à l’église paroissiale Saint-Eloi dont dépendait le quartier.
L’intendance de Champagne a été élevée par l’architecte Jean-Gabriel Legendre, ingénieur des Ponts et Chaussées de la province, en deux étapes : la première, la construction du corps de logis principal, s’est déroulée de 1759 à 1765 ; la seconde, concernant tout le reste des bâtiments, y compris l’aménagement du jardin, est réalisée de 1765 à 1767. La chapelle est placée au premier étage de l’aile des remises, entre la première cour des communs et le jardin. Elle ouvre sur une antichambre desservant des appartements secondaires, antichambre accessible, comme la grande salle à manger transformée dès 1770 en théâtre, par le deuxième grand escalier de l’édifice. Elle occupe une sorte d’alcôve fermée, entourée à droite d’un réduit à usage de sacristie, à gauche d’un dégagement livrant passage au couloir distribuant les appartements qui se trouvent derrière et qui ont conservé une grande partie de leur décor d’origine. En positionnant ainsi la chapelle dans une aile secondaire, et non dans les grands appartements, Legendre suivait les recommandations de Jacques-François Blondel (Architecture françoise […], 1752-1756, t. 1, p. 38), théoricien dont il partageait les convictions : « je trouve que c’est manquer essentiellement à ce qu’on doit à la Religion, que de pratiquer ces chapelles, comme on le fait aujourd’hui indistinctement dans nos bâtimens, près des antichambres où se tient la livrée, ou dans des armoires, ou retranchemens placés dans la salle à manger, dans la salle de compagnie etc ».
Par ce texte, Blondel nous apprend également que ce type de chapelle, aménagée dans un placard, était alors fréquent, mais très peu de témoins subsistent. L’exemple le plus connu fut conçu en 1749-1750 pour le cardinal Armand de Rohan, archevêque de Strasbourg, dans le cabinet de l’appartement de parade de son hôtel parisien, intégré aujourd’hui au complexe immobilier des Archives nationales. Le magnifique décor de ce cabinet orné de singes subsiste, mais non la chapelle. L’ancienne intendance de Nancy (1751-1755), en fond de perspective de la place de la Carrière, devenue assez vite le palais du gouverneur, préserve une chapelle de ce modèle, mais d’une extrême sobriété.
La chapelle de Châlons est en effet particulièrement luxueuse. Les reliefs dorés des lambris se détachent sur un fond bleuté, harmonie d’origine d’après les sondages pratiqués pour la restauration. Les panneaux sont bordés d’une double moulure développant courbes, contre-courbes et ornements sculptés de coquilles, de fleurs, de feuilles, de branchages et d’ailes. Ces motifs, caractéristiques de la période 1720-1750, ne présentent rien de commun avec le style de transition des autres décors de l’hôtel. La composition, d’un sage équilibre, est proche des lambris dessinés par Ange-Jacques Gabriel pour Versailles et Fontainebleau, en particulier ceux du cabinet de la dauphine dans le second lieu (1744).
Le brouillon de compte de l’entrepreneur, dressé dans le courant de 1765 et faisant état de ses dépenses depuis le 1er août 1764, mentionne une dépense de 800 livres pour l’acquisition « des menuiseries de la chapelle », une autre version précisant « suivant l’ordre de M. l’Intendant », Rouillé d’Orfeuil. C’est Devouge, « valet de chambre tapissier », qui s’est occupé de cet achat, homme que l’on retrouve quelques années plus tard, avec les mêmes qualités, logé dans le nouvel hôtel, se procurant en 1773 une pendule pour le service des bureaux et du tissu pour un appartement au-dessus. Malheureusement aucune indication n’est donnée sur l’origine de ces lambris, mais il est fort probable qu’ils proviennent d’un édifice de la capitale (ou des environs), où vivait alors l’architecte et où le commanditaire résidait fréquemment.
Quant au tableau, Saint Louis offrant à Dieu la couronne d’épines, il correspond parfaitement par son sujet à celui d’origine qui a dû disparaître sous la Révolution. On ne possède aucune information sur la provenance de ce tableau, installé lors de la réouverture de la chapelle en 1825.
La chapelle de l’intendance de Châlons est une œuvre exceptionnelle du patrimoine nationale, car elle constitue un rare exemple, parfaitement conservé, de chapelle en placard qui fut à la mode au XVIIIe siècle dans les grands hôtels. De plus, elle possède un décor dont la qualité est comparable aux plus belles réalisations françaises de l’époque et on souhaiterait découvrir un jour pour quelle prestigieuse habitation elle a été conçue, avant son transfert à Châlons en 1765.
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