C en régions

France

Lorraine

Margaret Bourke-White travaillant en haut du Chrysler Building, New York, New York, 1935 (détail)

© Oscar Graubner / Time Life Pictures / Getty Images

Lorraine

Centre Pompidou Metz : de la photographie aérienne à la création artistique

Le Centre Pompidou à Metz aborde avec l'exposition-événement Vues d'en haut, à partir du 17 mai, les relations entre la photographie aérienne et la création artistique. Interview de la commissaire Angela Lampe, conservateur au Centre Pompidou.

Le sujet de l'exposition est d'explorer les liens entre la photographie aérienne et la création artistique. Comment vous est venue cette idée ?
Angela Lampe : C'est la coïncidence entre l'actualité du thème de la photographie aérienne et mes recherches en histoire de l'art. Avec l'invention de Google Earth en 2005, et le grand succès du livre La Terre vue du ciel de Yann Arthus Bertrand vendu à des millions d'exemplaires, la photographie aérienne est devenue très populaire. Google Earth représente une expérience très séduisante pour le public de par le sentiment de supervision sur le monde et de domination qu'elle inspire.
Du point de vue de la recherche en histoire de l'art, je travaillais sur l'avant-garde russe et notamment Kasimir Malévitch, l'inventeur du suprématisme (les carrés noirs sur fond blanc). Cet artiste se réfère de manière très explicite à la photographie aérienne. Pour lui, elle décrit l'univers dans lequel il faut lire ses abstractions géométriques. Il faut imaginer regarder ses peintures de manière verticale et non frontale, ce qui change la perception ou le regard qu'on en a.
J'ai également fait des recherches sur le Bauhaus, où la photographie aérienne avait une place importante. Ils avaient emménagé en 1925 dans la ville Dessau Rosslau, berceau de la compagnie d'aviation allemande Junkers. Cette société avait un service commercial de photographies aériennes. Ces photos circulaient au sein du Bauhaus. Une photographie aérienne est publiée dans le premier numéro du journal du Bauhaus en 1926 : une vue plongeante sur les champs, composition qui évoque de façon surprenante des oeuvres de Paul Klee réalisées à la même période.

Ce sujet a-t-il déjà été traité dans les expositions ou est-ce une première ?
A. L. : Ce thème n'a jamais été exploré. Il y a eu des expositions sur la conquête de l'Espace mais jamais une exposition d'envergure sur la vision, sur comment le regard des artistes a été modifié par l'invention de la photographie aérienne. Si nous regardons une photographie prise d'un avion ou d'un ballon, le regard devient flottant, mobile. Il ne s'inscrit plus dans une perspective frontale. La perception telle que nous la connaissons depuis la Renaissance est transformée par le fait que nous sommes dans un appareil volant. Le regard n'a plus d'horizon, plus de lignes de fuite, nous expérimentons une nouvelle perception de l'espace. Cette perception a au fur et à mesure irrigué la création artistique depuis la fin du XIXe siècle à nos jours.
L'exposition a pour vocation de montrer cette épopée, ce changement de perception à travers 8 sections thématiques, qui s'inscrivent dans un ordre chronologique, de Nadar à Google Earth. Ces thèmes sont par exemple la planimétrie, la domination, la distanciation, la supervision. Ils permettent de tisser des liens inédits entre des artistes comme Malévitch, Kandinsky, ou même Yann Arthus Bertrand

Les oeuvres d'artistes sont donc présentées en regard de photographies aériennes...
A. L. : L'exposition est pluridisciplinaire. Il y a des peintures, sculptures, photographies, des oeuvres d'architecture et des films. Il y a des dialogues entre des photographies et des oeuvres picturales, mais il est rare qu'on puisse identifier des sources directes, sauf pour l'oeuvre de Robert Delaunay. Il était fasciné par l'aviation et avait vu dans la revue de l'Illustration en 1909 une vue plongeante de la Tour Eiffel. Il a réalisé une série de peintures représentant la Tour Eiffel en surplomb. Dans l'exposition, est présentée une peinture venue de Washington, qui est la représentation la plus fidèle de cette photographie de l'Illustration.
Pour le cubisme et l'abstraction, le lien avec la vue aérienne est plus de l'ordre de l'analogie, que de l'inspiration directe. Après 1945, l'expérience personnelle du vol en avion par les artistes les a influencés. Par exemple, le peintre américain Sam Francis, qui était pilote pendant la 2e guerre mondiale et la peintre Georgia O'Keeffe qui s'est inspirée d'une vue à travers un hublot d'avion. Cela nous parait banal aujourd'hui mais c''était tout à fait original à l'époque. Les peintres ont transféré cette expérience du vol en peinture abstraite, qui évoque une sorte de cartographie.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples d'oeuvres emblématiques présentées dans cette exposition ?
A. L. : En plus du tableau de Delaunay dont je viens de parler, il y a un tableau du peintre futuriste italien Tullio Crali : En piqué. Il représente un pilote qui est en train de voler en plongée sur une ville. C'est une oeuvre très saisissante qui reflète ce sentiment de domination dont j'ai parlé. La grande toile de Sam Francis : Autour du monde, rarement prêtée, montre également cette expérience de cartographie lors d'un vol dans les années 50. Un grand tableau de Mondrian prêté par le Muma, représente des carrés flottants sur un fond monochrome. Cette peinture est reliée, dans l'exposition, à un film que Mondrian a pu voir et dont il parle dans ses écrits. On propose ainsi une nouvelle lecture de la peinture de Mondrian. Il y aussi une oeuvre d'Ed Ruscha représentant une vue nocturne de Los Angeles à travers une grille urbaine illuminée sur fond bleu. Enfin pour finir, je peux citer l'oeuvre interactive des artistes contemporains libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. Elle consiste en trois panneaux miroités sur lesquels sont collés des post-it qui représentent une photo aérienne de Beyrouth, comme un puzzle. Les visiteurs peuvent décoller les post-it et derrière ces post-it se trouve l'inscription : « Beyrouth n'existe pas » . Cela signifie que l'image globalisante de cette ville n'existe pas. Au fil du temps, le visiteur va découvrir un miroir, se voir lui-même et comprendre que Beyrouth au final c'est nous-même.

Comment a été conçue la scénographie de l'exposition ?
A. L. : Il y a une scénographie spectaculaire réalisée par Sylvain Roca et Nicolas Groult. Dans la Grande Nef au rez de chaussée, elle est conçue sur le modèle d'une Médina, une ville cubique et blanche avec une cour et une tour sur laquelle on peut monter. Les visiteurs peuvent avoir d'en haut une vue sur toute la scénographie. Dans les différents cubes sont présentés les différentes sections de l'exposition. Dans la Galerie 1, à l'étage supérieur, en contraste la présentation est très ouverte, plus linéaire et aérée, plus en accord avec les thèmes de la topographie et de l'art américain.

Infos pratiques

Vues d'en haut
Au Centre Pompidou Metz
Du 17 mai au 7 octobre

Commentaires

* Le commentaire sera visible après validation de son contenu.

© Ministère de la Culture et de la Communication