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Portrait & dossier

Sorj Chalandon

© © Roberto Frankenberg

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Sorj Chalandon, parrain du Festival du premier roman à Laval

Le journaliste Sorj Chalandon, lauréat en 2011 du Grand Prix du roman de l'Académie française pour Retour à Killybegs, est le parrain du Festival du premier roman de Laval qui se déroule du 22 au 25 mars. Il nous parle de son rôle au sein de cet événement et revient sur son expérience de romancier.

 

Vous êtes le parrain de la prochaine édition du Festival du premier roman de Laval. Est-ce la première fois que vous jouez ce rôle ?
Sorj Chalandon : C'est la 5e année. J'ai été invité en tant qu'auteur par le Festival en 2006 pour mon premier roman, puis en tant que parrain, à l'occasion de mon deuxième roman qui se passait en Mayenne et pour lequel j'ai eu la chance de recevoir le Prix Médicis. Depuis, je joue ce rôle sans interruption.
Mais nous avons décidé d'un commun accord que c'était la dernière année. Je trouve qu'il est temps que je passe la main, même si je l'ai fait avec grand plaisir. Comme la littérature irlandaise est à l'honneur cette année et que mon dernier roman se passe en Irlande, cela se terminera en apothéose.

 

Participez vous à la sélection des auteurs ?
S. C. : Non. Aujourd'hui il y a 200 premiers romans par an. Ce sont les bénévoles de l'association Lectures en tête qui les lisent et font des fiches de lecture. Ils en choisissent 15 au final. Ce travail est fait très en amont du Festival, lors de la rentrée littéraire en septembre. Une fois cette sélection faite, j'entre en jeu.

 

Vous entrez en jeu c'est-à-dire ?
S.C. : Mon rôle est un vrai rôle de parrain. Ma première intervention, vers novembre-décembre, est d'aller à la grande réunion qui a lieu avec tous les bibliothécaires de Mayenne (une quarantaine environ). Avec les bénévoles de Lectures en tête, on se répartit les 15 ouvrages sélectionnés, et on les présente et les expliquent aux bibliothécaires qui repartent avec. Ces romans sont tout de suite mis à la disposition du public en bibliothèque.

 

Puis, j'interviens lors du Festival, qui se déroule en 2 parties : une partie pour les lycéens et collégiens le jeudi et le vendredi, et une partie pour le public le samedi et le dimanche.
L'année qui précède le Festival, les 15 premiers romans sélectionnés sont lus par les bibliothécaires et 4 romans sur les 15 - généralement ceux qui sont le plus orientés grand public - sont étudiés par 900 élèves d'écoles publiques, privées ou techniques.
Lors du Festival, le jeudi et le vendredi, les 4 auteurs en question et moi-même comme parrain, nous répartissons les classes et intervenons sur la littérature et ces ouvrages, avec un jeu de questions-réponses. Pour ces élèves, il y a des ateliers de déclinaison théâtrale, de lecture à voix haute...
Nous intervenons aussi dans des lieux dits "éloignés de la lecture" comme la maison d'arrêt, des centres de handicapés, des centres de jeunes travailleurs... Un auteur se rend par exemple à la maison d'arrêt pour discuter de son livre avec les prisonniers qui l'ont lu.

 

Enfin, le jour de l'inauguration publique du Festival, je monte sur scène présenter les 15 ouvrages, et le samedi et le dimanche, je participe et j'anime des conférences, des débats. Le parrainage est un vrai investissement, qui dure du moment où les ouvrages ont été choisis en amont jusqu'à la fin du Festival.

 

Dans la sélection de cette année, est-ce qu'il y a des auteurs qui vous ont plus particulièrement marqués ?
S. C. : Il y a de très beaux livres comme Brut de Dalibor Frioux, Aire du mouton de Joël Baqué, Kosaburo, 1945 de Nicole Roland, Eux sur la photo de Hélène Gestern…
Ce qui est étonnant dans ce Festival, c'est qu'il se trompe rarement dans ses choix. Il se trouve que je suis aussi juré du Prix Ouest France-Etonnants voyageurs et les 15 romans choisis, je les retrouve de façon assez systématique dans d'autres sélections de prix. Le festival donne une excellente indication de ce qui se fait et ne rate rien. Bien avant qu'il ait eu le Goncourt, L'art français de la guerre d'Alexis Jenni avait été choisi à Laval.

 

En 20 ans de Festival, 250 auteurs ont été invités. Jean-Christophe Rufin, Laurent Gaudé, Philippe Grimbert, Delphine de Vigan, Carole Martinez ont d'abord commencé leur carrière à Laval.
Il y a une loyauté extrêmement attachante entre les auteurs et le Festival. Le Festival nous suit, nous rappelle d'année en année. Et il n'est pas rare que des Prix Goncourt viennent discuter de leurs livres avec des élèves. Le Festival a monté pour la 4e année une résidence d'auteur. C'est aussi dans cette lignée que vient d'être créé le Prix du 2e roman.

C'est avec ce Festival que j'ai découvert la confrontation avec le public, que défendre son livre non pas assis pour signer, mais dans des classes devant 900 enfants qui ont lu votre livre, posent des questions, n'aiment pas le début, vous demandent de réexpliquer ce que vous avez voulu dire..., était extrêmement touchant et troublant.

 

Vous avez publié votre premier roman Le petit Bonzi chez Grasset en 2005. Quel souvenir avez-vous gardé du passage du journalisme à l'écriture de roman ?
S. C. : C'est pour ce roman que j'ai été invité la première fois au Festival de Laval. Je suis foncièrement un journaliste, qui écrit de temps en temps lorsqu'il en éprouve le besoin des romans. Je suis journaliste le jour et écrivain la nuit. J'ai passé 34 ans à Libération de 1973 à 2007, maintenant je suis au Canard enchaîné depuis 3 ans et demi. Le romancier c'est quelqu'un d'autre, cela appartient à un autre moment. J'écris différemment et je n'écris pour la fiction que quand j'ai quelque chose à raconter. Le petit Bonzi raconte l'histoire d'un enfant bègue dans les années 60 à Lyon. Enfant, j'étais moi même bêgue et c'était une douleur absolue. Et je m'étais toujours dit qu'un jour j'écrirai un roman sur cette douleur.

 

La différence entre journaliste et écrivain c'est la fiction ?
S. C. : Oui. En tant qu'écrivain, je peux construire une ville, redonner vie à des gens qui sont tombés, créer une société fraternelle…
Le roman est un moment unique où on se met en scène - ce que le journaliste ne peut pas faire. L'auteur peut dire "je", il n'est plus inféodé aux faits, à l'obligation de rendre compte. Je me sers de la littérature pour faire un pas de côté par rapport aux faits. Mon dernier roman qui a eu - et c'est un grand honneur - le Grand prix du roman de l'Académie Française, est une histoire qui m'est arrivée pendant la Guerre en Irlande, sauf que j'ai changé des faits, des personnages, des dates.
De plus dans mes romans, mon écriture n'est absolument pas journalistique. L'Académie Française, le Prix Médicis ne sont pas des prix de journalistes. Parce que j'écris la nuit, dans le silence, dans ces moments là qui ne ressemblent plus aux moments d'écriture du journaliste, les mots ont une couleur et une musique différente. Je prends beaucoup plus de liberté avec eux. Dans le journalisme, il y a des principes d'écriture, des conventions qui explosent une fois qu'on est dans la littérature.
On n'est redevable de rien en littérature. Le seul compte qu'on n' a à rendre c'est à soi même et au lecteur. Pour un journaliste, c'est vertigineux de penser qu'on peut créer une ville, des gens…

 

Concernant Mon traître, vous avez écrit que tout était parti du mot "effroi" que vous avez déposé dans votre carnet. Est-ce ainsi que naît un roman, en partant d'une blessure, d'une énigme ?
S. C. : Mon traître est parti d'une trahison, celle d'un de mes meilleurs amis qui était combattant en Irlande. Pendant 20 ans, sa femme, sa rue, ses amis dont j'étais, ont vécu à côté d'un homme qui n'était pas le bon. Le jour où il a avoué sa trahison, en 2005, j'ai écrit le mot "effroi" sur mon carnet mais ce n'est pas parti d'un mot. Ce mot a été le premier qui a donné naissance au livre.
Quand j'ai écrit Mon traître, je voulais faire partager cette histoire du point de vue du trahi. Ce qui était important pour moi c'était de romancer l'affaire. Puis j'ai repris l'histoire de cette trahison à travers mon dernier roman Retour à Killybegs, où je l'abordais du point de vue du traître. J'ai entendu lors d'une conversation entre deux femmes dans le métro cette phrase : "Ce n'est pas un homme, c'est une défaite". Je l'ai trouvée prodigieuse et bouleversante. Pour me glisser pendant deux ans dans la peau de mon traître, celui que j'avais créé dans le roman qui porte ce titre, et que je reprenais dans Retour à Killybegs, il fallait que je capture une phrase comme celle-là.

 

Parmi vos 5 romans, considérez-vous que Retour à Killybegs est le plus abouti ?
S. C. : Je crois qu'il y a un socle commun à tous mes livres et je me demande si les écrivains ne creusent pas finalement tous un même sillon.
L'aboutissement, c'est ce socle commun : la trahison, le mensonge, la fraternité, la mémoire, la transmission de la mémoire. Je tourne beaucoup autour de ces images douloureuses. J'ai l'impression qu'actuellement je suis à la fin d'un cycle. Tout cela forme un ensemble cohérent. Je vois Mon traître et Retour à Killybegs comme un diptyque. Des lecteurs me disent qu'avec La légende de nos pères, écrit entre les deux, cela forme un triptyque, parce que ce roman parle aussi de mensonge et en constitue une suite.
Je ne peux pas dire que j'aime l'un plus que l'autre. Mais Retour à Killybegs a été plus dur à écrire que les autres. Je l'ai rendu il y a deux ans et demi et depuis je n'ai plus écrit une ligne. Je sais que cela reviendra mais en ce moment, j'ai besoin de faire le deuil de cette trahison et de ces livres. Cela implique de faire silence et de laisser reposer. C'est fondamental pour la suite.

 

Festival du premier roman de Laval du 22 au 25 mars 2012

 

Les romans de Sorj Chalandon publiés chez Grasset :
- Retour à Killybegs 2011, Grand Prix du roman de l'Académie Française
- La légende de nos pères, 2009
- Mon traître, 2008
- Une promesse, 2006 , Prix Médicis
- Le Petit Bonzi, 2005

 

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