© DR : Gilles Tapie
Portrait - Dossier
Sylvie Guillem, sur le fil...
Prodige de l’Opéra de Paris, danseuse étoile à dix neuf ans, Sylvie Guillem a été l’invitée des scènes les plus prestigieuses du monde entier. Pendant trois ans, la réalisatrice Françoise Ha Van a suivi Sylvie Guillem dans son travail, ses voyages, ses répétitions avec le metteur en scène Robert Lepage et le chorégraphe Russell Maliphant pour un projet hors norme : Eonnagata. Le spectacle sera à Paris en 2010. A l’occasion de la sortie DVD du film documentaire Sylvie Guillem, sur le fil, l’artiste livre ses peurs et ses joies et salue ceux qui l’ont aidée à construire ce parcours d’exception.
Le film Sylvie Guillem, sur le fil met en valeur l’importance des rencontres (artistes, lieux...) dans votre travail de création. Est-ce que la nature, une ville, un artiste sont à mettre sur le même plan ?
SG : Oui, que ce soit des images, des conversations, des rencontres, des sensations physiques ou visuelles, je suis construite de toutes ces choses là. J’aime la nature. J’aime l’architecture. Le Japon m’a marquée et continue à me marquer. La simplicité, la forme, la perfection, la pureté des poteries de Taizo Kuroda, tout me fait réagir et contribue à ce que je suis en scène. Pour le spectacle Eonnagata, le Japon a été une grande source d’inspiration ; nous avons cette passion commune avec Robert Lepage et Russell Maliphant.
Vous êtes filmée à un moment intime : l'instant qui précède l’entrée en scène. Peu d’artistes ont accepté comme vous le faites, de parler de la peur. Est-ce que votre trac a évolué au cours de votre carrière ?
SG : C'est de pire en pire ! Je n’ai jamais été tranquille avant d’entrer en scène. Quand on veut faire bien, on a peur de faire mal ! Un jour Rudolf Noureev m’avait posé la question : est-ce que vous avez peur avant d’entrer en scène ? Je lui avais répondu : oui. Il m’avait dit : vous verrez, c’est de pire en pire. Il savait…
Il ne suffit pas d’interpréter le personnage, il y a énormément de choses techniques à réaliser, qu’un certain public attend, qu’un certain public connaît. Plus vous avancez dans votre art, plus vous créez des références qu’il faut à chaque fois atteindre et si possible dépasser. Cette accumulation de pressions fait qu’avec le temps on a de plus en plus peur.
Derrière le rideau vous avez peur mais une fois en scène, il y a sans doute une sorte de « lâcher prise ». La peur n’est-elle pas une nécessité dans le processus de création ?
SG : Elle est tout à fait nécessaire et il y a des peurs différentes selon les pièces que vous dansez, selon les circonstances aussi. Parfois, la peur est si forte qu’elle vous prend par le bras et que vous avez envie de rentrer chez vous ! Mais il y a une grande satisfaction à la piétiner. Plus la peur est grande, plus le plaisir est grand. Dans ce que je fais, tout est tourné vers le plaisir : le mien, celui du public, celui du mouvement, s’il n’y en a pas, à quoi bon ! De toute façon vous allez être jugé. Alors la peur est là mais vous y allez.
Vous commencez la gymnastique à cinq ans, c’est au cours d’un stage à l’école de danse de l’Opéra de Paris que vous êtes confrontée pour la première fois à la scène. Vous aviez onze ans, qu’est-ce que vous avez ressenti ?
SG : Quand j’étais enfant ce que j’aimais en gym c’était le côté ludique, c’était drôle, excitant. Pour moi, les compétitions étaient un jeu. Lorsque je suis arrivée à l’école de danse, j’ai trouvé que l’apprentissage était très sérieux. Je n’ai pas aimé le côté froid de cette discipline. A la fin de l’année, Claude Bessi m’a proposé de faire partie du spectacle. La préparation, le rideau qui s’ouvre, les lumières, la danse, la réaction du public, les applaudissements, je me souviens de cette joie et à partir de ce moment là, j’ai décidé d’y aller ! La scène est un endroit exceptionnel !
Maurice Béjart a créé pour vous de nombreux ballets. Vous l’avez inspiré, qu’est-ce qui vous a marquée chez lui ?
SG : Sa générosité. Maurice Béjart a fait le tour du monde et changé la vie de milliers de personnes. Je n’ai pas trouvé un seul pays où quelqu’un ne m’ait dit : « j’ai vu un ballet de Maurice Béjart, ça a changé ma vie ! » C’était fabuleux de le voir travailler quant il était inspiré par un danseur. Il créait très vite et surtout il arrivait à sortir le meilleur de nous. Sans nous en rendre compte, grâce à sa générosité, on osait plus, on enlevait des carapaces. Maurice Béjart aimait les danseurs. Tous les danseurs ne l’ont pas aimé mais tous ceux qui l’ont aimé ont fait des choses magnifiques avec lui.
Rudolf Noureev a été déterminant dans votre parcours. Il devient directeur de l’Opéra de Paris en 1983 et vous nomme danseuse étoile l’année suivante, vous aviez alors dix neuf ans. Qu’est-ce qu’il vous a transmis qui est encore présent en vous dans votre travail quotidien ?
SG : La confirmation que se battre en valait la peine. D’une façon instinctive, à l’école de l’Opéra de Paris, je ne lâchais pas les choses. Lorsqu’il est arrivé, Noureev nous a donné l’opportunité de prouver qui nous étions. Il dansait encore. C’était courageux de sa part car même s’il n’était pas au mieux de sa forme, il s’entourait des meilleurs, et a donné sa chance à chacun. On ne le remerciera jamais assez. Il a illuminé l’Opéra de Paris et a permis aux jeunes que nous étions d’exploser. Chapeau.
ndlr : Eonnagata, est la contraction de Eon et Onnagata. Le chevalier d’Eon, espion de Louis XV s’est travesti en femme pour obtenir une alliance Franco-Russe. Au Japon, l’onnagata est un acteur danseur de Kabuki travesti en femme pour se parer de toutes les grâces féminines.
Sylvie Guillem en quelques dates :
- 1965 : naissance à Paris.
- 1970 – 1976 : remporte de nombreuses compétitions de gymnastique.
- 1977 : rentre à l’école de danse de l’Opéra de Paris.
- 1984 : passe première danseuse le 24 décembre ; est nommée danseuse étoile le 29 décembre.
- 1986 – 1988 : est l’interprète de prestigieux chorégraphes : Rudolf Noureev, William Forsythe, Bob Wilson.
- 1989 : entre au Royal Ballet de Londres.
- 1993 : Maurice Béjart crée pour elle Sissi, l’impératrice anarchiste.
- 1998 : chrorégraphie Giselle avec le Ballet national de Finlande.
- 2003 – 2005 : rencontre avec le danseur et chorégraphe anglais Russell Maliphant. Créations de Broken Fall et Push.
- 2006 : rencontre avec le danseur et chorégraphe anglais d’origine pakistanaise Akram Khan. Création de Monstes Sacrés.
A voir :
- Sylvie Guillem, sur le fil, un film documentaire de Françoise Ha Van, DVD distribué par Deutsche Grammophon.
- Diffusion sur Arte le 8 février 2010 à 22h45 dans l'émission Musica
A lire :
- Sylvie Guillem, Invitation aux éditions Cercle d’art. Photographies de Gilles Tapie. Texte de Dominique Frétard.