Norman Manea

© Ulf Andersen

Portrait - Dossier

Norman Manea, invité au Salon du Livre

Possible candidat au prix Nobel de littérature, Norman Manea, déporté dans un camp de concentration à l’âge de cinq ans, séduit un temps par le communisme qu’il critique très vite, s’exile en 1986. Professeur de culture européenne et écrivain en résidence à New York, francophile, il est invité au Salon du Livre de Paris, du 22 au 25 mars, où son pays, la Roumanie, est à l’honneur. Il vient de publier La cinquième impossibilité.

« On est écrivain dans une langue. J’appartiens à la langue roumaine ». Dans son dernier ouvrage traduit au Seuil, La cinquième impossibilité, recueil de douze textes écrits depuis l’exil qui l’a mené à Berlin puis à New York, Norman Manea évoque « La maison de l’escargot roumain », sa langue, qu’il emporte partout avec lui. Cela n’empêche pas l’écrivain de se sentir « citoyen du monde ». Le français est par exemple une langue dont il se sent proche. « Avant de venir aux Etats-Unis, je ne parlais pas l'anglais. » C'est en français qu’il lit la littérature étrangère : Soljenitsyne, Philip Roth, Bellow, Sollers... « Pendant la période communiste, le français m'a sauvé, il m'a protégé, il m'a ouvert au monde, il m'a permis de rester en contact avec ce qui se passait à l'Ouest. Malheureusement, je l'ai presque totalement oublié aujourd'hui, il a été remplacé par l'anglais, mais c'est toujours un grand plaisir, et un soulagement, quand il me revient en partie. » Norman Manea n’avait jamais pensé vivre en Amérique. « C'était un univers très éloigné de ma sensibilité et de ma formation, mais ça m'a obligé à réévaluer mes certitudes. J'étais plein de préjugés, je pensais que les riches étaient stupides et paresseux, j'ai découvert que ce n'était pas vrai. » Il s’ouvre à un nouveau mode de vie, une nouvelle manière d'écrire,« beaucoup plus concrète et pragmatique ». « Quand j'ai atterri dans cette Babylone, j'avais peur. Mais, finalement, je pense que j'ai eu de la chance d'arriver aux Etats-Unis et pas en Europe de l'Ouest, parce que c'est un pays d'exilés. »

Né en 1936 dans une famille juive de la région de Bucovine en Roumanie, Norman Manea est déporté en 1941 dans un camp de concentration en Transnistrie, en Ukraine, avec ses parents et l’ensemble de la population juive de la région, par le régime roumain, allié de l’Allemagne nazie. « J'avais cinq ans, j'ai passé quatre années dans un camp, elles ont été mon initiation au côté noir de la vie, mais aussi au bon sens, à la solidarité, à l'espoir. Ça a éduqué ma sensibilité à la souffrance, la mienne et celle des autres. » Dans Le retour du hooligan (qui en russe signifiait : voyou, jeune opposant au régime soviétique), prix Médicis étranger en 2006, Norman Manea retrace sa vie. Il évoque notamment Maria, une orpheline chrétienne recueillie par sa famille, qui représente pour lui « la meilleure part, et la part la plus lumineuse, de la Roumanie ». Quand Norman est déporté avec sa famille, la jeune fille veut les suivre.« Elle s'est battue avec les soldats pour monter dans le train. Elle a fini par arriver au camp, avec de la nourriture, elle voulait rester, mais c'était interdit d'aider les juifs, elle a été arrêtée ». Maria épousera ensuite un secrétaire du Parti communiste. « Elle et son mari étaient des gens simples, qui avaient embrassé le communisme par espoir et naïveté, ils ont été déçus et brisés. » Norman Manea est aussi un temps séduit par le communisme.« Pour moi qui avais vécu dans ce camp, l'idée communiste était très attirante, cette extraordinaire promesse d'égalité, de justice, c'était comme un conte de fées et j'étais amoureux du conte de fées. Il y avait aussi ce côté théâtral, tous ces palais, ces slogans, ces discours, pour un enfant, c'est un spectacle extraordinaire. Et puis j'ai commencé à percevoir les mensonges ». A seize ans, il se voit obligé d’exclure un camarade. « Un acte absurde, j'en ai été très honteux et très dégoûté, ça a été le début de la fin. J'ai ouvert les yeux à ce que je lisais dans la presse, à ce que je voyais dans la rue, la délation, les arrestations... et j'ai décidé d'arrêter ».

« J'étais amoureux de la littérature, ça a remplacé l'utopie politique ». Norman Manea commence à publier des nouvelles en 1969. Son premier roman Captivi (Captifs), paraît en 1970. Après avoir exercé le métier d’ingénieur hydraulicien, il décide de se consacrer exclusivement à la littérature. Salué par la critique roumaine, son œuvre irrite le pouvoir, qui s'oppose à ce que lui soit remis le prix de littérature de l'Union des écrivains roumains. En 1986, L'enveloppe noire, son dernier livre publié en Roumanie, qui dénonce le totalitarisme, le contraint à l’exil. Il séjourne un an à Berlin, puis s’embarque pour les Etats-Unis. « Pour un écrivain, quitter un pays et une langue à l'âge de 50 ans est une décision extrêmement dure. On est dépossédé de ce qu'on a de plus intime, la langue. Ça a été un traumatisme, mais, maintenant, je pense que c'était un traumatisme bienvenu. C'est une expérience très pédagogique, on survit, on change ». Controversé en Roumanie, notamment pour avoir révélé le passé pro-fasciste de l'historien Mircea Eliade dans un essai en 1991, il est, en 1997, invité à retourner dans son pays. Mais le cœur n’y est pas. «J'étais parti tard, sans l'avoir voulu, et je ne me sentais pas prêt à rencontrer celui que j'avais été, ni à transposer celui que j'étais désormais ». Sa vie est aux Etats-Unis, où il est professeur de culture européenne et écrivain en résidence au Bard College, dans l’État de New-York. Il se réjouit de venir à Paris, qu’il a découverte en 1990, pour le Salon du Livre, où il est invité avec une vingtaine d’autres écrivains roumains.« L'influence du français sur la langue et la littérature roumaine a toujours été très grande. Dans les dernières décennies, l'influence de la littérature anglo-saxonne a beaucoup grandi, mais la France reste un amour durable pour la Roumanie ». Traduit dans une vingtaine de langues, Norman Manea a reçu de nombreux prix. Son œuvre a été appréciée par de grands écrivains, comme Philip Roth, Antonio Tabucchi, Cioran, et des lauréats du prix Nobel de littérature tels Günter Grass, Orhan Pamuk, Octavio Paz et Heinrich Böll ; distinction dont il pourrait lui-même prochainement être auréolé.

Portrait rédigé par Astrid Avédissian

A paraitre dans le magazine CultureCommunication n° 209

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