© DR Jean-François Leclercq
Portrait - Dossier
Myung-Whun Chung : "L'essentiel est de restituer l'esprit de chaque oeuvre"
Après dix années à la tête du Philharmonique de Radio France, Myung-Whun Chung nous éclaire sur sa vision du métier de chef d'orchestre et confie ses aspirations personnelles, telle que la place prépondérante qu'il accorde à la transmission des savoirs.
Le maestro sud coréen, Myung-Whun Chung fête cette année ses dix ans à la tête du Philharmonique de Radio France. Dès son arrivée, il met en place un programme d’une grande richesse pour le jeune public et multiplie ses actions en faveur de l’enfance. Ambassadeur de l’UNICEF, Myung-Whun Chung et ses 141 musiciens offrent au public et à des dizaines de millions d’auditeurs un très large répertoire. Deux temps forts cette saison : des concerts dans le cadre de l’année France-Russie avec de prestigieux solistes et la présence du Philharmonique de Radio France à Shanghaï au printemps pour l’Exposition Universelle.
Portrait d’un grand chef pour qui musique et transmission sont indissociables.
Le chef d’orchestre est l’interprète de l’orchestre, mais cette notion reste parfois assez abstraite pour le grand public. Comment définiriez-vous votre métier ?
M-W C : Le chef d’orchestre est un messager, pas un créateur. Au moment du concert, le chef donne les départs, le tempo et montre par sa gestuelle comment jouer une oeuvre. En réalité, cet aspect est une partie infime de mon travail mais c’est la seule que le public voit. La partie la plus importante de mon travail est la préparation sur la partition. Je travaille la partition jusqu’à faire entrer la musique en moi. C’est ce que l’on appelle l’oreille intérieure : J’entends tous les instruments de l’orchestre, pupitre par pupitre. Ainsi, je m’approprie la musique, je fais des choix d’interprétation, je cherche. D’ailleurs, plus j’avance dans ma carrière, plus j’étudie. A la répétition commence un autre travail, celui de faire sonner l’orchestre comme je l’ai entendu intérieurement. Forcément, il y a des décalages !
Vous dirigez sans partition. Qu’est-ce qui vous a amené à faire ce choix ?
M-W C : La plupart du temps, j’entends mieux quand je ferme les yeux. Cela me donne une sensation de liberté pour voyager dans l’oeuvre. Le fait de diriger par cœur enlève une contrainte physique, celle de gérer la partition. Pour certains chefs, c’est exactement l’inverse, ils se sentent sécurisés par la partition et donc plus libres.
Est-il possible lorsque vous fermez la partition de « couper le son » ?
M-W C : Un chef d’orchestre n’a pas la contrainte physique d’un instrumentiste, mais il a besoin de temps et de beaucoup d’expérience. C’est une vie entière d’étude et de dépassement de soi. Plus je connais une œuvre, plus je la travaille et pourtant, je ne me considère pas plus qu’un messager.
Lorsque vous êtes chef invité, le temps des répétitions est court, comment faites-vous pour rassembler les musiciens autour de vous et donner vie à une œuvre ?
M-W C : J’accepte rarement de diriger comme chef invité. Paradoxalement c’est plus facile car vous n’avez pas la responsabilité de gérer l’orchestre. En général, je travaille avec des orchestres que je connais depuis longtemps. L’orchestre de la Scala de Milan, par exemple, avec lequel il y a un lien d’amitié depuis plus de vingt ans !
Pouvez-vous nous parler de votre apprentissage aux côtés de Carlo Maria Giulini ?
M-W C : Un chef d’orchestre ne produit aucun son, vous pouvez imaginer comme c’est compliqué pour un musicien ! Pendant dix ans j’ai hésité entre une carrière de pianiste et la direction. Et puis, j’ai eu cette chance d’être, pendant trois ans, aux côtés de Carlo Maria Giulini à l’époque ou il dirigeait l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles. Il parlait peu. J’ai appris en l’observant. Il avait confiance en moi, m’a encouragé et j’ai pu comprendre que la solution était en moi. Nous autres essayons, espérons être de grands chefs. Personnellement, je n’en ai connu qu’un seul, c’était lui. Carlo Maria Giulini a montré par sa vie qu’il était un serviteur de la musique, un peu comme un prêtre est au service de Dieu. Il a dédié sa vie à la musique avec un niveau d’humilité très rare. Alors, même s’il est sur un podium, un grand chef d’orchestre reste humble.
Est-ce qu’il y a encore une sonorité spécifiquement française au Philharmonique de Radio France à l’heure de la mondialisation ?
M-W C : Aujourd’hui, le monde a changé. La mondialisation a apporté beaucoup de choses positives. En particulier pour les jeunes qui ont un choix plus large pour imaginer leur avenir. Il y a cinquante ans, en Corée, lorsque j’ai commencé mon apprentissage, la musique classique était peu connue. Depuis, il y a une véritable explosion de la musique en Corée, au Japon, en Chine. La musique classique est incomparable avec les autres musiques pour la simple raison qu’elle se développe depuis des siècles et des siècles grâce aux génies des compositeurs. Alors que la musique traditionnelle n’a pas changé depuis cinq mille ans en Corée ! Aujourd’hui, l’orchestre est confronté à une concurrence pour tout le répertoire ; parler d’une sonorité, d’une couleur nationale est moins pertinent. L’essentiel est de restituer l’esprit de chaque oeuvre et d’essayer d’atteindre, à force de travail, une certaine pureté, une certaine simplicité.
Quelles ambitions aviez-vous pour le Philharmonique de Radio France lorsque vous avez pris sa direction il y a dix ans ? Quel bilan aujourd’hui ?
M-W C : Pour moi, la priorité est d’essayer d’améliorer certaines qualités de base de l’orchestre. La discipline, la préparation, la méthode de travail. C’est une lourde responsabilité. Vous devez vous battre jour et nuit pour l’orchestre et même contre l’orchestre si cela est nécessaire ! Et sur tous les plans : musical, administratif, humain... J’étudie, je dirige et dois maintenir une certaine pression positive en permanence pour que l’orchestre ne s’installe pas dans un certain confort. Dès mon arrivée à la tête du Philharmonique de Radio France, j’ai souhaité donner plus de responsabilité aux musiciens et c’est une vraie réussite pour l’orchestre. Je suis heureux car aujourd’hui les musiciens participent à toutes les décisions artistiques.
Le Philharmonique est un peu votre famille, vous dites souvent que les musiciens sont vos anges… Quel équilibre avez-vous trouvé entre autorité et affectivité ?
M-W C : Je ne suis pas de nature autoritaire. J’essaie de convaincre l’orchestre plutôt que d’imposer les choses par la force. De toute façon, il est impossible pour un directeur musical d’être populaire car chacun est différent, chacun a sa sensibilité artistique et il m’arrive de prendre des décisions musicales qui vont contre l’avis de certains musiciens. Ce qui est merveilleux c’est que les musiciens du Philharmonique aiment jouer et être ensemble ce qui n’est pas le cas dans tous les orchestres.
Quel conseil donneriez-vous à un adolescent qui veut devenir chef d’orchestre ?
M-W C : Le seul conseil que je peux donner c’est qu’il faut être passionné. Le succès est secondaire, s’il arrive, c’est un plus, c’est tout !
Pourquoi l’éducation et la transmission sont-elles au cœur de vos préoccupations ?
M-W C : Aujourd'hui, me consacrer à la transmission me semble naturel. Et si je n’avais pas été musicien, cela aurait été la même chose. Il y a trois étapes dans la vie de chaque homme : d’abord l’enfance et l’étude. Ensuite vient le moment du travail et si on a de la chance, vient aussi le temps de la famille et des enfants. La dernière étape de la vie consiste à redonner tout ce que l’on a reçu. C’est un devoir. C’est retrouver un équilibre en quelque sorte par rapport à la première étape de notre vie. J’ai beaucoup insisté pour que les musiciens de l’orchestre Philharmonique de Radio France soient ambassadeurs de l’Unicef et ils le méritent, car ils donnent beaucoup de leur temps et de leur personne pour les enfants et pour l’éducation.
Myung-Whun Chung en quelques dates :
1953. Naissance à Séoul. 1960. Donne son premier concert de piano avec l’Orchestre Philharmonique de Séoul.
1974. Remporte le 2ème prix de piano du concours Tchaïkovski de Moscou. Poursuit son apprentissage du piano à New-York, à la Mannes School of Music puis à la Juliard School où il étudie également la direction d’orchestre.
1979. Devient l’assistant de Carlo Maria Giulini. Est nommé chef adjoint de l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles deux ans plus tard.
1984 - 1990. Dirige l’Orchestre symphonique de la Radio de Saarbrücken.
1987 - 1992. Chef invité au Teatro Comunale de Florence. Est également le chef principal de l’Orchestre de l’Académie Sainte Cécile de Rome.
1989. Prend la direction musical de l’Opéra Bastille. Reçoit le prix Arturo Toscanini
1994. Remporte trois Victoire de la musique classique.
1995. Est nommé homme de l’année par l’Unesco.
1996. Reçoit de la Corée le Kumkuan pour sa contribution à la vie musicale de son pays. Fondateur et directeur musical de L’Asia Philharmonic Orchestra qui réunie des musiciens venant de toute l’Asie et a pour but de soutenir des causes humanitaires.
2000. Devient directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France.
2008. Nommé ambassadeur international de l’UNICEF.
Prochains concerts de l’Orchestre Philharmonique de Radio France sous la direction de Muyng-Whun Chung :
- 5 février. Ravel, Ma mère l’Oye, Shéhérazade, Daphnis et Chloé et La valse. Avec Anne Sofie von Otter, mezzo soprano. Cité de la Musique, Paris
- 23 février. Chopin, concerto pour piano N°2 et Schumann, Symphonie N° 2. Avec Evgueni Kissin, piano. Salle Pleyel, Paris - 19 mars. Rachmaninov, concerto pour piano N°3 et Tchaïkovski, Symphonie N°4. Salle Pleyel, Paris
- 23 avril. Ravel, concerto en sol et tableaux d’une exposition. Salle Pleyel, Paris
Dernières parutions chez Deutsche Grammophon :
- « Des canyons aux étoiles » de Olivier Messiaen
Philharmonique de Radio France sous la direction de Myung-Whun Chung
- « Daphnis et Chloé » (ballet intégral) de Maurice Ravel
Avec le Chœur de Radio France sous la direction de Myung-Whun Chung
- Symphonie n°5 en ut minieur, op 67 de Ludwig van Beethoven
Philharmonique de Radio France sous la direction de Myung-Whun Chung
(inclus des extraits du concert et les commentaires de Myung-Whun Chung)
Dans la collection Les clefs de l’orchestre à paraître en mars :
« Symphonie fantastique » de Berlioz
Avec Jean-François Zygel et le Philharmonique de Radio France sous la direction de Myung-Whun Chung.
DVD Naïve.