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Portrait - Dossier
Maurizio Pollini : de Boulez à Bach !
Immense pianiste, Maurizio Pollini enflamme les scènes du monde entier avec ses interprétations magistrales de Beethoven, Chopin ou Mozart. Il évoque sa passion pour la musique contemporaine à l'occasion d'un cycle de concerts qui se tient salle Pleyel à Paris jusqu'en juin 2010. Maurizio Pollini dévoile son travail et présente son dernier enregistrement du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach.
Perspectives Pollini est un cycle de concerts qui se déroule jusqu’en juin 2010 salle Pleyel à Paris. Vous proposez dans un même programme des œuvres du répertoire romantique et des partitions contemporaines. Quel est le point de départ de ces Perspectives Pollini ?
Maurizio Pollini : D’abord le constat que le répertoire de la deuxième moitié du XXème siècle est rarement proposé en concert. Il est fondamental que les choses changent car l’écoute de ces chefs-d’œuvre permet la compréhension de la musique d’aujourd’hui. Ces Perspectives sont pensées pour un large public et non pas pour un cercle d’initiés. J’espère amener les gens à une vision plus ample du répertoire musical.
Perspectives Pollini est présenté à Paris, New-York, Tokyo et Rome depuis une dizaine d’années. Comment l’écoute de ce répertoire contemporain est-elle perçue ?
M.P. : Quand je programme une œuvre dans Perspectives, ma motivation est d’explorer cette œuvre afin de mieux la faire connaître. Souvent, j’entends dire : « Il n’y a pas de mélodie dans la musique contemporaine ! ». C’est faux. Dans la musique romantique, la mélodie se développe dans un registre plus étroit. Il faut simplement prendre le temps de s'habituer au langage de la musique contemporaine...
A quel moment, dans votre parcours pianistique, avez-vous été attiré par la musique moderne ?
M.P.: Dès le début de ma carrière, j’ai joué Stockhausen, Boulez, Nono. J’étais à Venise en 1966 à la création de A floresta é jovem e cheja de vida de Luigi Nono. J’étais très enthousiaste ! C’était un manifeste contre la guerre du Viet-nam qui, à mon sens, garde toute son actualité aujourd’hui. J’avais 24 ans. Je suis allé voir Nono et, avec beaucoup d’audace, je lui ai demandé d’écrire pour le piano. Ce qu’il a fait quelques années plus tard.
Quels sont les pianistes qui ont marqué votre approche du piano ?
M.P.: Autrefois, tous les grands pianistes venaient jouer à Milan. J’ai eu la chance d’entendre Alfred Cortot, Arthur Rubinstein, Wilhelm Backhaus, Edwin Fischer et Arturo Benedetti Michelangeli. On ne peut pas parler d’une génération mais d’au moins trois générations extraordinaires ! Chaque maître avait une personnalité très forte et très différente. J’ai compris beaucoup de choses en les écoutant. Plus que le discours, la vrai leçon c’est l’écoute.
Le pianiste, à la différence des autres instrumentistes, ne peut pas se déplacer avec son piano. Comment surmontez-vous le problème du choix de l’instrument au moment du concert ?
M.P.: Je joue sur des Steinway de Monsieur Fabbrini*. Ce sont des instruments de très haute qualité. Ce qui est passionnant avec le piano c’est qu’il a une sonorité assez neutre. Les réglages offrent donc une multitude de possibilités de sons. C’est une recherche perpétuelle pour trouver le son le plus approprié à l’oeuvre. Le moment où je découvre l’instrument avant le concert est un moment très précieux. Ce serait un rêve de pouvoir jouer sur un piano différent pour chaque compositeur !
*(ndlr : De renommée internationale, la maison Fabbrini à Pescara dispose d’une impressionnante collection de pianos et d’une équipe d’accordeurs hautement qualifiés. Angelo Fabbrini travaille aux côtés de Maurizio Pollini depuis de nombreuses années.)
Aujourd’hui, comment abordez-vous une œuvre ?
M.P.: Je n’ai aucune méthode de travail ! Je prends la partition, j’essaie de la comprendre pour me l’approprier. Quand j’ai étudié la musique ancienne par exemple, c’était merveilleux car plus je travaillais la partition, plus l’écriture devenait claire. Je lis et relis la partition. J’étudie chaque idée, une fois, deux fois, mille fois et, si je ne change pas d’avis, j’adopte cette idée. Je travaille ainsi jusqu’à la compréhension totale de l’œuvre.
Et quelle place a la technique dans votre travail quotidien ?
M.P.: Je ne dissocie jamais la technique de l’interprétation. Chaque composition contient ses propres difficultés.
Vous venez d’enregistrer le premier livre du Clavier bien tempéré chez Deutsche Grammophon, comment votre approche de Bach a-t-elle évolué au fur et à mesure des années ? Cet enregistrement est-il un tournant ou s’inscrit-il dans une continuité ?
M.P.: Bach m’a toujours passionné. Très tôt, j’ai étudié ses cantates et ses Passions. Le Clavier bien tempéré est une des œuvres les plus extraordinaires qui ont été écrites pour le clavier. Pendant longtemps, j’ai eu des préjugés : je n’étais pas certain que le piano était l’instrument idéal pour cette œuvre. Bach pensait que le sens de sa musique ne se perdait pas en passant d’un instrument à l’autre, il était un grand transcripteur. J’ai surmonté mes doutes et, finalement, mon approche professionnelle de Bach aura été assez tardive.
Bach a laissé très peu d’annotations sur les partitions du clavier. Ce qu’il n’a pas indiqué est donc à l’appréciation de l’interprète.
M.P.: J'ai travaillé sur le fac-similé du manuscrit écrit par Bach lui-même. C’est un très beau document sur lequel j’ai pu étudier tous les détails. En fait, Bach avait une idée très précise de sa musique. Sur certaines cantates, j’ai retrouvé des indications de tempo très subtiles et rapprochées sur quelques mesures. Bach dirigeait lui-même ses œuvres, il était sans cesse dans un processus de création. Pour l’écriture de la Messe en si, il a travaillé presque 20 ans ! De plus, à l’époque, on ne jouait jamais la musique du passé. Donc même si Bach avait la conscience de la grandeur de son œuvre, il n’avait peut-être ni le temps, ni même l’idée de travailler pour la postérité !
Maurizio Pollini en quelques dates :
- 1942 : naissance de Maurizio Pollini à Milan, Italie. Il commence le piano à six ans.
- 1960 : il obtient le 1er Prix du Concours International Chopin de Varsovie. Arthur Rubinstein est président du jury. Une carrière internationale s’ouvre pour le jeune pianiste. Il se produit avec les plus grands orchestres et chefs d’orchestre dont Karl Böhm, Sergiu Celibidache, Herbert von Karajan, Claudio Abbado, Pierre Boulez, Riccardo Chailly….
- 1971 : premier enregistrement chez Deutsche Grammophon Il remporte de nombreux prix et ses récitals (notamment l’intégrale des sonates de Beethoven) sont salués par les critiques du monde entier.
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1995 : il joue en ouverture du Festival de Tokyo dédié à Pierre Boulez. La même année, il entame des cycles de concerts consacrés à un large répertoire allant de Monteverdi à nos jours (Salzbourg, New-York, Paris, Tokyo, Rome).
Prochains concerts salle Pleyel :
- 16 novembre 2009 : concert dédié à Béla Bartok sous la direction de Pierre Boulez.
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7 décembre 2009 : récital Berio, Schoenberg, Beethoven.
Dernières parutions chez Deutsche Grammophon :
- Bach : le Clavier bien tempéré, livre 1
- Chopin : Sonate N°2
- Mozart : Concerto pour piano N°12 & 24
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Beethoven : Sonates op.2
Réédition chez Deutsche Grammophon :
- L’intégrale des œuvres de Bartok dirigée par Pierre Boulez