Portrait de Ludovic Bource

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Portrait - Dossier

Entretien avec le compositeur de The Artist

Quelques jours avant ses victoires dans la catégorie meilleure musique originale aux Césars et aux Oscars, pour le film The Artist, Ludovic Bource nous expliquait son travail autour du film et parlait de sa profession, de ses références ou encore de son admiration pour la cérémonie de l'Académie des Arts et des Techniques du Cinéma...

 

Cette nomination aux Césars, que représente t' elle pour vous? Était elle réellement « un rêve d'enfant » comme vous l'avez dit?
Evidement, c'était un rêve d’enfant même bien avant d’avoir fait de la musique... Chaque année, devant la télévision auprès de mes parents, je me souviens à quel point j’étais très impressionne devant tous ces comédiens et comédiennes, cette intelligentsia du cinéma. J’ai encore gravé dans ma mémoire des souvenirs très forts de Jean Gabin, Romy Schneider, Michel Piccoli, Lino Ventura, tout ce patrimoine du cinema français... 



Vous êtes également nommé aux Oscars aux côtés de légendes de la musique de film tels que John Williams ou Howard Shore... Quelle sélection vous a le plus touché, honoré?

La première reconnaissance demeure pour moi celle des musiciens du philharmonique de Bruxelles, celle de mes paires, le plaisir qu’ils ont pris à jouer ma musique m’a vraiment beaucoup touché... Ensuite la première récompense marquante est venu du European film awards à Berlin, présidé par Wim Wenders. J’étais déjà comblé, je ne demandais pas plus. Ensuite, j’ai eu la chance de gagner plusieurs prix jusqu’au Golden globes à Los Angeles. Cette consécration internationale était vraiment inattendue. Etre nommé dans ces sélections à côté de John Williams est plus qu’un honneur car je le considère comme un des derniers génies du cinema hollywoodien...




En tant que compositeur et musicien, vous avez collaboré avec Alain Bashung ou les Svinkels (un groupe de rap). Comment s'est déroulé la transition vers le cinéma?


Il n’y en a pas vraiment eu. Lorsque je travaillais dans l’industrie du disque, je composais en même temps la musique des films de Michel Hazanavicius, les "OSS 117"... Les rencontres humaines comptent plus que les projets pour moi. J’ai eu un jour la chance de rencontrer Alain Bashung et de signer cinq titres pour lui, les Svinkels étaient des copains d’enfance... Je me nourris surtout de toutes ces rencontres.



Avez vous suivi une formation spécifique à la musique à l'image?


Non pas du tout... J’étais sensible à la musique de film parce que j’ en regardais beaucoup à la télévision, car mes parents ne voulaient pas que j’aille au cinema. Je n’ai eu le droit de le découvrir en salle qu’à l'adolescence. Mes premiers émotions sont alors venues des musiques d’Ennio Morricone dans les films de Sergio Leone... Même s’il existe des formations, j’ai appris tout seul en allant voir beaucoup de concerts, de la musique classique jusqu‘à la world music...



Comment s'est déroulée votre collaboration avec Michel Hazanavicius? Vous vous êtes, paraît il, enfermés pour visionner les grands classiques de l'âge d'or hollywoodien?


En effet, durant la période d'écriture du scénario, je suis passé le voir pendant six mois, nous avons regardé des films impressionnistes allemands, des classiques du cinema soviétique ou américain. Dans son bureau, je prenais aussi des photos de ses dessins, de ses post-its , pour m'imprégner de cette ambiance dans mon processus de création...



Bernard Herrmann (compositeur de Citizen Kane) vous a t' il profondément influencé pour ce film? Aviez vous en tête d'autres références?


Bernard Hermann a beaucoup influencé la deuxième partie du film en terme de style. Mais les premières références sont parties du romantisme européen car le film est surtout une histoire d’amour. Ravel ou Debussy étaient encore très influents au début du XXème... Tchaikovsky, Richard Strauss, Wagner, Alfred Newman, Bernstein, et beaucoup d’autres chronologiquement jusqu‘à Bernard Herman, donc, m’ont aidé à aboutir à la musique de The Artist.



Travailler sur un film muet a t' il fondamentalement modifié votre façon d’appréhender sa composition?


Le processus reste le même, muet ou pas. La musique reste de la musique... Je traduits simplement l'émotion que m’inspire les images. La création est simplement véhiculée par des émotions, un compositeur traduit ses journées, ses sentiments sur un piano ou une partition. Appréhender me semble un terme négatif, or la musique n’est pas une technique comme elle pourrait l'être pour un costumier, simplement une émotion...



A l'heure où une grande partie de la production phonographique provient du travail sur ordinateur, vous avez enregistré avec l’Orchestre Philharmonique de Bruxelles. Pourquoi désiriez vous recourir à de réels musiciens?


Je ne souhaitais pas faire une musique expérimental sur ordinateur. Le film est une déclaration d’amour au cinéma, donc ce choix s’est imposé en toute logique. C'était une nécessité pour pouvoir traduire en musique le film de Michel Hazanavicius. Mais, l’ordinateur me permet de créer des maquettes, et ainsi de gagner un temps précieux pour présenter mon travail, mes idées... Utiliser les deux ainsi me semble être le bon compromis.



Travaillez vous tout seul pour produire ainsi plus de 90mn de composition, avec par exemple tous les arrangements qu'implique une œuvre pour orchestre?


Une oeuvre audiovisuelle comporte forcement un travail collectif. Dans chaque musique de film, il existe des gens fantastiques qui vous aident à écrire, à synthétiser, à mettre ne forme votre musique... Je n'aurais pas pu finir à temps, sans le travail d’arrangeurs et d’orchestrateurs qui, comme moi, ont passé des nuits blanches à écrire plus de trois cents pages de partitions pour une centaine de musiciens. Si je gagne le César justement, j’aimerais remercier ces travailleurs de l’ombre...



 

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