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Portrait - Dossier
Christian Boltanski : « La personne qui vit l'œuvre, fait l'œuvre »
Invité de Monumenta 2010, Christian Boltanski dépasse la notion d’œuvre muséale pour créer une œuvre théâtrale, à la fois visuelle et sonore : Personnes. La nef du Grand Palais à Paris est transfigurée par le plasticien pour offrir au plus grand nombre un espace d’immersion. Artiste, sage, fou, poète, prophète, humaniste, Christian Boltanski partage ses questionnements.
Au Grand Palais à Paris, à travers Monumenta 2010, le public va vivre une expérience à la fois physique et psychologique. Il ne sera pas devant mais dans votre œuvre. Comment vivez-vous ce moment où le public s’approprie votre monde ?
CB : Cela me rend heureux. C'est du bonheur et mais de la crainte aussi. Quand je fais une exposition à l’étranger, j’aime beaucoup me promener au milieu des visiteurs, sans être vu ni reconnu, pour voir et écouter les réactions des gens. Chacun de nous a, selon sa culture et son histoire, ses références pour comprendre l’œuvre. La personne qui vit l’œuvre, fait l’œuvre.
Où se situe le plus grand défi de Monumenta ? Dans les contraintes techniques de la nef du Grand Palais et ses 13500 m2, dans la profondeur du questionnement sur le hasard, ou dans la confrontation avec un très large public ?
CB : On ne peut pas émouvoir avec quelque chose de trop parfait. L’émotion vient dans la faiblesse, dans la chose qui est au bord de s’effondrer. J’aime bricoler. J’aime toucher. J’aime les choses faites à la maison et je me suis toujours refusé d’avoir un assistant dans mon atelier. Pour Monumenta, nous avons travaillé sur plan, il y a avait une équipe de 60 personnes, 25 tonnes de vêtements. C’est un art avec contraintes. Comment donner de l’émotion ? Comment maîtriser le résultat final ? Le plus grand défi aura été de lutter pour que les gens travaillent humainement, donc mal !
Il y a en effet le travail avec l’équipe, le temps de la création à proprement parler mais il y a aussi, en amont, le temps de la réflexion et de l’élaboration. Pouvez-vous nous dire comment le processus de création se met en place ?
CB : Je produis peu. J’ai peu d’idée. Je reste la plupart du temps allongé sur mon lit à regarder de mauvaises émissions à la télévision. On ne travaille bien qu’en ne faisant rien. Pour parler plus sérieusement, celui qui essaie de créer est devant un mur, il ne voit rien. Cet état peut durer très, très longtemps. Je tourne en rond. C’est tellement dur que je me donne des occupations pour ne pas être trop malheureux. Un jour, j’ai l’impression que le mur est détruit, qu’il y a une sortie. La seule chose que je sais c’est qu’il faut être totalement à l’intérieur de son art.
Depuis vos débuts, la mémoire est au centre de votre démarche artistique. Vous avez souhaité que tout ce qui constitue Personnes soit détruit ou recyclé. Vous dites « jouer votre partition », un peu comme un musicien, mais après votre mort ?
CB : Quand je serai mort, je désire que d’autres gens jouent mes partitions. On pourra réincarner mes œuvres. Pour Monumenta par exemple, il y aura des images, des dessins préparatoires, des notes, un film réalisé sur le montage.
Si j’ai choisi de faire une installation au Mac/Val en même temps que Monumenta et que ce soit la même exposition pour moi, c’est dans un désir de dire : les choses continuent ! C’est une manière de se protéger et d’accepter qu’il y aura un « après » Monumenta.
Vouloir fixer la mémoire de chacun, n’est-ce pas ambitieux ?
CB : Chacun de nous est très important par son unicité et en même temps extrêmement vulnérable. Après deux générations, nous sommes tous oubliés. Une partie de mon activité est d’essayer de préserver la vie de chaque être humain. Naturellement, je sais que c’est impossible. Il y a chez moi volontairement l’idée d’une œuvre qui ne peut pas réussir et qui dès le début est vouée à l’échec. Une œuvre éphémère. C’est pour cette raison que je travaille sur des matériaux très légers, le papier, par exemple. Sinon, j’aurais fait des statues de bronze !
Dans Les habitants du Louvre, en collaboration avec Jacques Roubaud, vous avez répertorié le personnel et les artistes du Musée du Louvre. Votre obsession de la liste, provient-elle du même questionnement ?
CB : Je crois que le nom de quelqu’un est une chose absolument primordiale. Dans les sociétés totalitaires, on supprime le nom des gens et on le remplace par un numéro. D’ailleurs, je voudrais souligner que la seule manière de faire des listes est de les multiplier et de les croiser à l’infini, sinon la liste est une chose extrêmement dangereuse. Dire, marquer, se souvenir d’un nom a une grande valeur. Plus on montre la présence de quelqu’un par un nom, un battement de cœur, une vieille photographie, un vêtement usagé, plus on montre son absence. En montrant l’absence, je dis : « il y a eu. »
Tout cela ne nous ramène-t-il pas à votre enfance ?
CB : Je suis né en 1944. Je suis un enfant de la Shoah. Mes parents étaient des survivants et toute ma prime enfance a été baignée dans une atmosphère de peur. Le mal était là. Le gentil voisin pouvait nous tuer. Je ne supportais pas d’aller à l’école, je m’enfuyais. Mes parents m’ont retiré de l’école à 12 ans. Un jour en faisant un dessin, j’ai compris qu’il y avait là, un moyen d’expression. J’ai fait peut-être 200 tableaux entre treize et vingt ans. Mes parents qui étaient très libéraux m’ont encouragé dans cette voie. J’ai eu une enfance très protégée puis une vie heureuse et chanceuse.
A propos de chance, celui qui peut vaincre le hasard n’est-il pas le diable ? Vous-même, n’avez-vous pas « vendu votre vie » au diable ?
CB : J’ai rencontré un homme extrêmement riche en Tasmanie. Au départ, il voulait acheter l'une de mes œuvres. Cet homme a gagné une fortune au casino et il m’assurait qu’il n’a jamais perdu de toute son existence. En faisant sa connaissance, j’ai pensé qu’il était plus intéressant de nous lancer dans un projet ensemble. C’est une parabole. Des caméras sont placées dans mon atelier et filment jour et nuit. Les images sont envoyées en direct en Tasmanie. Nous avons établi un contrat chez un notaire. Quand je serai mort, il pourra disposer des bandes. Je lui ai vendu cette œuvre en viager. Dans huit ans, il aura remboursé le montant de l’œuvre. Nous verrons bien qui gagnera !
Christian Boltanski en quelques dates :
- 1944 : naissance à Paris.
- 1968 : crée Recherche et présentation de tout ce qui reste de mon enfance, 1944-1950
- 1970 – 1973 : crée les Vitrines de référence en détournant les codes muséographiques
- 1972 : présente L’album de la famille D à la Documenta 6 de Kassel. Début d’une carrière internationale pour l’artiste
- 1988 : expose à Madrid, Chicago, Los Angeles, New-York. Le vêtement devient un matériau clé de son oeuvre
- 1998 : présente Dernières années au Musée d’art moderne de la Ville de Paris
- 2005 : débute les Archives du cœur, enregistrement de milliers de battements de cœur à travers le monde
- 2008 : Magasin 3, Stockholm Konstahall, Suède
- 2010 : Vend sa vie en viager à un collectionneur tasmanien
Monumenta 2010, Personnes, du 13 janvier au 21 février 2010
Grand Palais à Paris.
Après, du 15 janvier au 28 mars, Mac/Val – Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine
A lire :
- Christian Boltanski, Catherine Grenier et Daniel Mendelson coéditions Flammarion et le Centre national des arts plastiques
- Les habitants du Louvre, Christian Boltanski et Jacques Roubaud aux éditions Dilecta
A voir :
- Les vies possibles de Christian Boltanski, un film documentaire de Heinz Peter Schwerfef. Diffusion sur Arte le 18 janvier. Disponible en DVD Arte éditions.
- L’art et la manière : Christian Boltanski, un film documentaire de Dominique Gros. Diffusions les 7, 10 et 21 janvier sur Arte