Anne Teresa de Keersmaeker

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Portrait - Dossier

Anne Teresa de Keersmaeker : "La danse m'a aidée à développer un langage chorégraphique"

Sa pièce Rain vient d’entrer au répertoire du Ballet de l’Opéra national de Paris et Cesena, qu’elle crée le 16 juillet dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, promet d'être l’un des moments forts du Festival d’Avignon. Une chorégraphie qui commence avec l'aurore...

En juillet, le festival d'Avignon se réveille à l'aube avec la nouvelle création d'Anne Teresa de Keersmaeker. De cette pièce, on ne connaît pas encore grand chose : si ce n'est qu'elle se lève avec la lumière du jour, au son des chants médiévaux de l'ars subtilior. Scénario renversé, donc, par rapport à son précédent spectacle En Atendant, qui se jouait au crépuscule. Cesena, qui est présenté du 16 au 19 juillet dans la Cour d'honneur du Palais des Papes, tient cette fois-ci des promesses de renouveau au moment où le jour pointe son nez, tandis que la musique retient un passé archaïque. Le temps reste énigmatique à souhait. Sans doute pour permettre à Anne Teresa de Keersmaeker de parler de l'Homme, avec un grand « H », ou plutôt de ses émotions à l'état brut. Comme à son habitude.

 

« Le spectacle consiste à montrer sur le plateau les questions que je me posais et les réponses apportées », souligne la chorégraphe. Des questions « abstraites » qui sont ancrées dans le quotidien et que la danse réussit – selon elle – à traduire mieux qu'aucun autre genre. Simplement, parce qu'elle ne passe par les mots, et qu'elle reste dans le concret du corps. Dans Mikrokosmos (1987), des danseuses chuchotent, s'envoient des regards moqueurs et montrent leurs culottes ; dans Rosas Danst Rosas (1983), une main sur la nuque, une autre entre les cuisses, un mouvement de cheveux en arrière... Le tout au rythme d'une respiration et d'un geste toujours intimement reliés aux formes sonores.

 

Le corps – et son expression – est de fait le personnage principal des pièces de Keersmaeker. Et, derrière lui, il y a ceux des danseurs de sa compagnie Rosas Danst Rosas qui « ont tous quelque chose de particulier ». « S'ils sont là, confie Anne Teresa de Keersmaeker, c'est que quelque part je suis un peu amoureuse d'eux ». La chorégraphe choisit des interprètes d'âges et de physiques très divers. Car, selon elle, « qu'est-ce qui nous différencie le plus si ce n'est le corps ? » Elle met en scène le corps, vu de l'extérieur et dans tous ses états, alors qu'il est pris dans un mouvement saccadé, répétitif et circulaire. Et, s'intéresse à la voix pour faire vibrer l' « intérieur ».

 

La voix est, avec le corps, l’autre ingrédient central au menu du Festival d'Avignon. Un cocktail qui est, au demeurant, caractéristique du travail de Keersmaeker... et qu'elle tient, pour remonter à ses origines, de sa formation à l'École Mudra de Maurice Béjart. L'approche pluridisciplinaire de ces cours – danse, chant, rythme, solfège, scénographie – a bouleversé en profondeur son rapport à l'art. La musique, par exemple, n'est pas pour elle un « décor » ni un « prétexte » mais au contraire une « architecture ». « La musique m'a aidé à développer mon propre langage », reconnaît-elle. Chez elle, les mouvements épousent la musique de Monterverdi, Mozart, Beethoven ou celle contemporaine de Steve Reich comme si ses interprètes-danseurs connaissaient leur solfège, l'harmonie et le contrepoint. Le quatuor de femmes de Mikrokosmos suit, par exemple, à la lettre le Quatrième Quatuor de Bartók, il le donne à voir en chair et en os.

 

Pour ses deux créations à Avignon – En Atendant (2010) et cette année Cesena –, Anne Teresa de Keersmaeker a choisi une musique intimement reliée à l'histoire du Palais des Papes : l'ars subtilior du XIVe siècle. « En ce moment, je m'intéresse à la voix, pure, sans instrument ». Sur scène, elle place ainsi, aux côtés de ses danseurs, Björn Schmelzer et ses chanteurs de Graindelavoix – un ensemble vocal spécialiste de musique ancienne. Ainsi, tant que la voix résonne, la chorégraphe redonne vie à ce passé ancestral. Et, ce choix est d'autant plus significatif que Anne Teresa de Keersmaeker sort d'une « période silencieuse ». Parce qu'elle a soudain ressenti le besoin de mettre à plat ces « fondamentaux », et de « se poser des questions simples »... « Quelle musique peut encore s'imposer comme une évidence ? » Aucune dans The Song, en tout cas. Elle préfère, dans cette pièce, en rester au bruit des frottements contre le tapis de sol, du souffle, des clapotis et crépitements de la bruiteuse Céline Bernard.

 

Du reste, la dimension technique est toujours très présente chez de Keersmaeker. Chaque déplacement participe à un mouvement d'ensemble extrêmement formel, tout en restant « souple » et même « jubilatoire ». « Les nombreux marquages au sol doivent s'effacer, s’estomper sans qu’on y prenne garde, légèrement ». Et, c'est justement ce « lâcher-prise » qui fut un véritable « challenge » pour les danseurs du Ballet de l'Opéra national de Paris. Du 25 mai au 7 juin, ces danseurs au bagage classique ont interprété Rain, une pièce entrée au répertoire du Ballet. « Tant au niveau du vocabulaire que dans ma façon d'être sur scène, il y a un grand décalage avec ce à quoi les danseurs de l'Opéra de Paris sont habitués. » La technique, aussi pointue soit-elle, doit laisser les danseurs créer leur propre espace de liberté. Et, parce que chacun est libre de dessiner son parcours, ses pièces sont à la fois collectives et individuelles. Ainsi, dans En Atendant, mis en scène à Avignon, chaque danseur est un peu, à sa manière, un électron libre tandis que le mouvement d'ensemble est à l'unisson.

 

Le prochain épisode de cette saga se jouera donc dans la Cour d'honneur du Palais des Papes, en compagnie de dix-neuf chanteurs et danseurs. Avec une question, en filigrane : quel lien subsiste-t-il entre l'homme d'aujourd'hui et celui d'il y a 600 ans ? La mort, peut-être. Anne Teresa de Keersmaeker poursuit ici sa méditation sur la vie.

 

 

 

Cesena, de Anne Teresa de Keersmaeker
Du 16 au 19 juillet
Dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes, Avignon

 

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