© photo Alix Laveau, 2011, tous droits réservés La Triennale
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Okwui Enwezor, commissaire de La Triennale : "décoloniser l'imaginaire du monde"
Pour sa troisième édition, La Triennale, organisée par le ministère de la Culture et de la Communication pour présenter la scène actuelle de l’art contemporain, se tiendra du 20 avril au 26 août, au Palais de Tokyo, à Paris. Sous la direction de l’Américain Okwui Enwezor, accompagné de quatre commissaires associés Mélanie Bouteloup, Abdallah Karroum, Emilie Renard, Claire Staebler, elle se penchera sur un thème : « Intense proximité ». Explications.
En désignant Okwui Enwezor comme commissaire de la Triennale, le ministère de la Culture et de la Communication a fait son choix en connaissance de cause. Connu pour sa conception « politique » de l’art, l’Américain d’origine nigériane de 47 ans, à la tête depuis 2011 de la Haus der Kunst de Munich, est l’une des figures centrales de la scène artistique internationale. On se souvient de son rôle dans la biennale de Johannesburg (1997) et, plus encore, dans la Documenta 11 de Kassel (2002) où il explorait les états « périphériques » de la création. Répertorié au classement des 100 personnalités les plus influentes du monde de l’art par le Journal des arts du 18 février 2011, il a fait de « l’élargissement » des territoires de la création contemporaine l’un de ses chevaux de bataille.
C’est donc sans surprise qu’Okwui Enwezor a décidé d’élargir la surface de La Triennale dévolue, depuis son lancement en 2006 sous le nom de Force de l’Art, à la présentation de la scène de la création française. « Dans quelle mesure est-il possible, dans le contexte actuel de globalisation de la scène artistique, de consacrer une exposition sur un critère national ? interroge-t-il. A mes yeux, ce n’est pas possible. Si la Triennale n'est pas une exposition sur la scène française à proprement parler, elle est résolument une exposition dans la scène française, qui interroge cette scène à partir d'elle-même et des relations qu'elle entretient avec les autres scènes dans une relation de distance et de proximité ». C’est pourquoi Okwui Enwezor a choisi de s’interroger sur « les relations transfrontalières » et ce qu’elles impliquent sur « le regard que nous portons sur autrui ». Pour y répondre, il choisit un thème : « Intense proximité » ; et pour l’expliquer, une période – « un spectre », préfère-t-il dire – du début du XXe siècle à nos jours.
« En un temps où il n’est plus ni peuple exotique ni terre vierge à découvrir », Okwui Enwezor met en balance les notions de « proche » et de « lointain ». Qu’est-ce que « l’intime » ou au contraire « l’étranger », « l’intérieur » ou « l’extérieur » ? La Triennale se réfère ainsi au rôle pionnier des ethnologues et anthropologues du début du XXe siècle – Claude Lévi-Strauss, Marcel Mauss, Michel Leiris et Marcel Griaule – qui opéraient déjà en leur temps « un collage des distances ». Un exemple ? La photographie d’un corps nu tatoué renvoie, par jeu de miroir, au texte de l’anthropologue, autrement dit : au regard de l’homme occidental. « Image et texte se font ainsi face, précise Okwui Enwezor. En plus d’un acte d’écriture et d’analyse scientifique, il y a dans cette démarche une valeur autre que documentaire : ces images sont belles et faites pour être regardées. Je ne suis pas intéressé par l’ethnologie, mais par la poétique de l’ethnologie qui fait tenir toute la complexité du regard dans le texte ».
Le propos de l’exposition est actuel, ne nous y trompons pas : c’est un incessant « aller-retour entre le présent et l’héritage », qui aide à mieux comprendre la création d’aujourd’hui. Le présent : c’est la mondialisation, la globalisation, un monde sans frontière, tout entier tourné vers les échanges – « pourvu qu’on ait le bon passeport ». Okwui Enwezor se souvient que les frontières du Nigeria étaient fermées sur lui durant son enfance, comme en vase clos. Aujourd’hui, il observe les réalités de la création en souhaitant « décoloniser l’imaginaire du monde », créant ainsi le paradoxe d’une « mondialisation intime ». « Il n’y a plus rien à découvrir – même si le proche reste lointain tant qu’on peut le maintenir à distance, précise-t-il. Pour autant, ce paradoxe n’a pas encore produit de forme ». L’enjeu de la Triennale, ce sera d’en proposer une (ou plusieurs, d’ailleurs).
A partir du printemps prochain, « La Triennale s’installera physiquement dans les nouveaux espaces rénovés du Palais de Tokyo (voir encadré), à Paris, mais aussi en proche banlieue ». L’idée n’étant pas de « confiner » l’événement dans un lieu donné, mais d’en faire au contraire « une manifestation embryonnaire », « en étendant sa cartographie » à des espaces qui font écho au propos de l’exposition. « J’adorerais être plus précis, mais pour l’heure nous n’avons pas encore trouvé tous les lieux partenaires ». Ce qui est sûr, c’est qu’Okwui Enwezor recherche des « profils » – plutôt que des espaces d’expositions « classiques » : des lieux de performances, de recherches, des salles d’exposition ou des scènes de concerts… L’approche est similaire pour le choix des artistes invités : ceux-ci « ne sont pas forcément attendus dans les biennales traditionnelles », souligne-t-il. Il n’y a qu’à regarder Claude Lévi-Strauss… « Nous avons aussi pris la voiture, l’avion, le train pour aller à la rencontre des artistes et visiter leurs ateliers. Nous en visitons encore ».
Quoiqu’il advienne, cependant, l’espace de l’exposition sera politique, car « tout est politique » chez Okwui Enwezor. « Absolutely », renchérit-il en riant. « Dans l’art, il n’y a pas d’espace naturel, tout doit être créé, inventé… et de toute façon ces espaces contiennent en eux-mêmes une dimension politique. »
Article publié dans le magazine Culturecommunication numéro 196
Fin de travaux au Palais de Tokyo
Au printemps prochain, la Triennale inaugurera le Palais de Tokyo , sitôt les travaux terminés. Pour l’heure, ce n’est qu’un immense chantier – poussière blanche, câbles, échafaudages – où l’on rentre seulement muni d’un casque de protection et de bottes en caoutchouc. Demain, ce seront 9000 m2 supplémentaires – dont 5500 m2 consacrés aux expositions – réaménagés par les architectes Lacaton et Vassal (déjà auteurs de l’actuel Palais de Tokyo). L’ouverture est prévue dans six mois, mais déjà Jean de Loisy, le nouveau directeur des lieux, promet « un lieu convivial, transgressif, décomplexé, insolent et sensuel. »
www.palaisdetokyo.com, www.cnap.fr et www.culture.gouv.fr
Le journal : l' "autre" plateforme de La Triennale
Chaque mois, durant la période de la Triennale, les quatre commissaires associés – Mélanie Bouteloup, Abdallah Karroum, Emilie Renard, Claire Staebler – tiendront sur le site Internet de l’événement un « Journal », qui a valeur de « plateforme ». Celui-ci est conçu comme « un rapport d’étape, un outil de recherche complémentaire du catalogue », sur des questions qui ont trait à l’art contemporain. « Autrement dit, explique Mélanie Bouteloup, c’est une autre manière de décortiquer les thématiques de la Triennale ». Le premier numéro mettra ainsi en exergue la notion de « désapprendre » : comment réussit-on à casser les codes – ou les modèles – d’une biennale dite « classique » ? Réponse à partir du 20 avril prochain.