© Editions Philippe Picquier
Littérature - Langues
La littérature japonaise contemporaine vue par l'éditeur Philippe Picquier
A l'occasion du Salon du livre, qui invite du 16 au 19 mars le Japon, l'éditeur Philippe Picquier nous livre sa vision de la littérature japonaise contemporaine.
- Comment est né votre intérêt pour la littérature japonaise ?
Philippe Picquier : C'était d'abord un intérêt personnel, une interrogation sur la vie, qui a pu devenir dans les années 80 un projet d'entrepreneur. A cette époque, il y avait un goût important pour la littérature étrangère. Des maisons d'édition comme Actes sud, Rivages, Anne Marie Métailié, développaient ce marché, chacun dans des domaines particuliers. Moi-même j'ai trouvé naturel de prolonger cette découverte de la littérature asiatique en ouvrant aussi ce marché.
- Avez vous été le premier éditeur à s'intéresser à la littérature asiatique ?
P.P. : D'autres maisons d'édition s'intéressaient à ce sujet comme Gallimard avec la collection Connaissance de l'Orient. Mais à mon avis, les littératures asiatiques étaient traitées de manière un peu incohérente, au hasard des rencontres, ou bien d'une façon strictement universitaire, avec des traductions de spécialistes.
Pour moi, il y avait de grands écrivains, de grandes littératures, en Extrême Orient, qui méritaient beaucoup mieux. Par exemple au Japon, il y avait de grands écrivains qui pouvaient être mis en concurrence avec de grands écrivains occidentaux.
Mon idée était d'être un éditeur non pas spécialisé mais généraliste sur l'Extrême Orient. Généraliste en effet parce qu'il fallait brasser plusieurs pays et plusieurs cultures. Quel rapport par exemple entre le Tibet et le Japon ? Il y avait aussi de nombreuses formes de littératures : classique, contemporaine, populaire, érotique, policière...
Le développement de la littérature japonaise a été favorisé par ma grande connaissance de la littérature japonaise, de sa très longue et riche histoire, ainsi que par la floraison de jeunes traducteurs, à cette époque qui m'ont aidé dans ce travail.
Toutes les conditions étaient favorables, il restait juste à conquérir un lectorat.
- Comment percevez-vous le paysage de la littérature japonaise aujourd'hui ? Y a t-il des mouvements identifiables ?
P.P. : Il y a un dynamisme évident, une très grande diversité et une grande richesse, avec des écrivains et des tonalités très différents.
Par exemple, Kawakami, et ses livres d'une grande poésie, qui parlent de rencontre, avec beaucoup de douceur, de délicatesse. Rien à voir avec l'univers plus violent de Ryu Murakami ou avec Haruki Murakami, qui nous entraînent dans un monde beaucoup plus poétique et fantastique.
Au Japon, se dessine une attitude des écrivains - plus qu'un mouvement - assez intéressante, qu'on ne connaît pas en France. C'est l'intrusion du fantastique, de la poésie, de l'irréel dans la fiction. Chez Furukawa, auteur qui se réclame de la filiation de Murakami Haruki, par exemple, on peut parler d'une certaine façon, d'une écriture chamanique, d'un va et vient entre le réel et l'irréel, comme si les rêves, la poésie, le fantastique pouvaient être partie intégrantes du réel et cohabiter avec lui. On retrouve cela aussi dans le film « Le château ambulant » de Miyazaki, avec des animaux qui parlent, et un feu qui prophétise, tout cela de manière très naturelle. Même chose dans le monde du manga. Dans les romans de Furukawa ou de Isaka, vous avez des iles inconnues, des habitants insolites, un épouvantail qui prédit l'avenir.
Il y a aussi un regard un peu différent sur le monde. Je pense aux romans de Kawakami, avec une lenteur et une écriture parfois un peu cinématographique, ingénus et sereins. Je pense aussi à Nagashima Yu, à ce détachement qu'on retrouve dans ses romans. On observe le petit monde qui gravite autour de nous, avec humour . Les détails vibrent de leur propre vie et les choses se dévoilent. Et c'est la plus petite variation de lumière qui devient une aventure.
Autre exemple, le roman « Park life » de Yoshida, où il ne se passe rien. Ou Wataya Risa, et ses petits romans subtils.
Ce sont des romans que j'aime bien, où on change les perspectives, où l'insolite, le rêve, l'attention aux autres me plaisent beaucoup.
- Alors Belka, tu n'aboies plus ? est-il le premier roman de Hideo Fukurawa qui va être publié en France ?
P.P. : Oui. On a d'ailleurs un deuxième roman qui est en cours, assez étonnant. Il s'appelle Sound Track (bande son). Dans ce roman, Furukawa essaie d'intégrer dans une bande son à travers l'oralité, des voix différentes, des constructions différentes, pour une mise en scène du réel. C'est assez vertigineux et réussi sur le plan de l'écriture.
- Comment sélectionnez-vous les auteurs japonais que vous publiez ?
P.P. : Cela s'appuie sur un plaisir de lecture. Vous ne trouverez pas ces écrivains dans une autre maison d'édition et ce n'est pas un hasard. Ce sont des regards sur le monde, des formes d'écriture avec lesquels j'ai moi-même personnellement beaucoup d'affinités. Je recherche d'abord des écrivains. Ces écrivains là je vais à leur rencontre, grâce à des voyages, des conseillers, des traducteurs. Je cherche dans cette direction en tout cas.
J'aime bien les romans polyphoniques, extravagants. Concernant les écrivains que les autres maisons d'édition publient, j'en regrette certains, mais ce n'est pas forcément ceux que j'aurais aimés publier.
La connaissance qu'on a aujourd'hui de la littérature japonaise montre qu'on peut très bien publier des écrivains jeunes, contemporains, qui peuvent apporter un autre regard sur notre monde et un grand plaisir de lecture.
- Vous publiez aussi un recueil de textes à la suite de la récente catastrophe de Fukushima. Cet événement a-t-il eu un impact sur la littérature ?
P.P. : On pose souvent la question aux écrivains : qu'est ce que cela change pour vous ? Dans ce recueil de textes d'essayistes, d'artistes, de romanciers, leurs témoignages sont parfois à vif, critiques, parfois distanciés, ce questionnement est simplement mis en avant, sans vraiment y répondre. Certains manient l'ironie, l'humour noir parfois, certains sont lucides. Mais, on n'a pas vu de nouveaux romans « post-séisme ». Il est certain que le séisme sera sinon un sujet, du moins le noeud de leurs interrogations. C'est comme un événement personnel, un deuil par exemple, encore très proche, dont vous savez que cela va modifier votre regard sur le monde, réajuster votre façon d'écrire. Vous ne savez pas comment mais vous n'en doutez pas.
- Parmi les nouveautés que vous éditez en 2012, il y a des auteurs très célèbres et de jeunes talents. Quels sont vos coups de coeur ?
P.P. : Mon coup de coeur, c'est Furukawa car il y a tout dans ce roman. L'oralité, la construction et la déconstruction, des inversions de valeurs (c'est une histoire autour de chiens), une histoire du monde qui est derrière nous. C'est un roman à multiples voix, un rythme qui tient à l'oralité d'ailleurs, une vitesse, un ton, une grande insolence. Du point de vue intellectuel, vous passez tour à tour dans le réel, l'irréel, le mélange des genres. On donne la parole à des chiens puis à des hommes. C'est un livre hors norme. Parmi les livres publiés au printemps, je pense que c'est un livre très fort.
Il y a aussi des écrivains comme Nagashima, Yoshida, Isaka, qui sont très connus au Japon et que j'aime beaucoup.
- Vous publiez également un manga A nous deux Paris de Nishimura.
P.P. : D'habitude, on ne publie pas de manga mais deux choses m'ont amusées dans celui-ci. Au bout de 25 ans de publication autour du Japon, cela m'a plu de montrer l'envers du miroir c'est à dire un japonais qui regarde Paris, qui regarde la France. La deuxième chose c'est que ce livre est le contrepoids, d'un autre manga français qu'on a publié Tokyo sampo de Florent Chavouet. Un guide de voyage dans Tokyo mené avec humour, et qui a eu un grand succès en France.
Aujourd'hui je pense qu'on est capable, contrairement à il y a 20 ans, de se regarder dans le regard des japonais. Je pense que A nous deux Paris aura beaucoup de succès lorsqu'il sortira en mai prochain.
- Vous éditez aussi au printemps un recueil de haïkus de la poète Madoka.
P.P. : C'est une poétesse assez connue, que j'apprécie, que j'ai rencontrée et qui vient souvent en France Dans ce livre, les haïkus sont commentés par l'auteur et la traductrice. C'est ce qui en fait la richesse. Le côté crypté des haïkus est parfois un peu déconcertant pour le lecteur français. On estimait avec son accord qu'il fallait un peu les mettre en scène pour le public français, pour les rendre plus intelligibles.
- Quel succès rencontre la littérature japonaise en France ? Est-ce que cela a évolué ?
P.P. : Cela a énormément évolué. Je me rappelle du Salon du livre de 1997 où les lecteurs découvraient la littérature japonaise. Maintenant je trouve que les échanges sont beaucoup plus fluides entre les lecteurs et les livres. Ce qui nous autorise à publier avec une plus grande diversité, des choses différentes, et aussi des auteurs beaucoup plus jeunes. Il y a également une curiosité beaucoup plus grande et une plus grande connaissance. Et au fond, il n'y a pas de mouvement de mode sur le Japon, il y a simplement une vague qui se déroule et qui s'amplifie depuis des années.
De plus en plus, la France est métissée avec le Japon : on mange des sushis, on s'habille japonais... Et l'univers des mangas y est pour beaucoup. L'ouverture du Japon s'est faite lentement, de façon constante, et elle se poursuit encore. Les lecteurs sont là pour le dire. Ce qui nous autorise à publier des romans, des livres pour enfants, des livres d'art, des essais, qui connaissent un succès parfois très importants, parfois plus de spécialistes.
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Salon du livre
Du 16 au 19 mars 2012
A la Porte de Versailles, Paris
Ecrivains japonais invités au Salon du livre et publiés aux éditions Philippe Picquier
Furukawa Hideo, Alors Belka tu n'aboies plus ?, 2012
Mayuzumi Madoka, Haikus du temps présent, 2012
Nishimura Taku alias Jean-Paul Nishi, A nous deux Paris, 2012
Hirano Keiichiro, L'éclipse, 2001 / Contes de la première lune, 2007
Wataya Risa, Appel du pied, 2005 / Install, 2006
Ozaki Mariko, Ecrire au Japon, 2012
L'Archipel des séismes, sous la direction de Corinne Quentin et Cécile Sakai, 2012