Dany Laferrière

© © Beauregard

Littérature - Langues

« En littérature, on a le droit de faire ce qu'on veut »

Exilé à Montréal depuis le régime de Papa Doc, Dany Laferrière n'a jamais cessé de parler d'Haïti dans ses livres, en gardant en mémoire Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire. Il raconte son sentiment d'exil, puis la redécouverte de ce lieu si familier et en même temps étranger... Autobiographique ? Autofictionnelle ? Dans quelle « veine romancière » se situe Laferrière ? Ni l'une ni l'autre, si on écoute l'écrivain. Lui souhaite rester un « observateur » du monde qui l'entoure...

 

L'homme. « Derrière l'écrivain, il y a l'homme ». Est-il vraiment besoin de le préciser ? Pour Dany Laferrière, oui. Car, dans ses romans, c’est toujours lui-même qu’il met en scène sur fond de pays natal. Ainsi, L’Odeur du café, l'un de ses premiers livres, fait resurgir la madeleine de Proust ou plutôt ses propres souvenirs cénesthésiques… comme les soirs de bal où « les odeurs de parfums se mêlent, les chapeaux s’échangent, les chaussures volent par-dessus les têtes ». L’écriture de Dany Laferrière, c’est un peu cela : les bribes fragmentées d’une histoire personnelle, qui sont mélangées dans le shaker du langage et racontées avec tous les sens – olfactif, auditif, tactile et, bien sûr, visuel.

 

 

 

Le regardeur. Il se présente lui-même comme un « regardeur », observateur du monde et des gens qui l’entourent. Un carnet noir à la main, il écrit ainsi ses romans au fil de la route, prenant des notes par-ci par-là… D’où un style très immédiat et imagé. « Quand il fait beau, j’écris : Il fait beau », dit-il simplement, car « écrire : Il fait beau, quand il y a du soleil, cela me permet aussi de me souvenir qu’il a fait beau ». C'est dans ce même esprit de simplicité apparente qu'est écrit L’Énigme du retour – roman, prix Médicis 2009, où il raconte son retour à Haïti après trente ans d'exil – dont la forme alterne les vers et la prose. Loin de respecter les règles de la versification traditionnelle, ce choix permet à l'auteur de rassembler des notes courtes (souvent sous une forme très simple : sujet, verbe, complément) et spontanées (comme un photographe utiliserait des polaroïds). Un exemple ? « Je suis là à regarder/ ce que j'ai déjà vu,/ même sans l'avoir vu/ et à ressasser ce que je sais déjà. » Même si... c'est à « chaque livre de trouver sa forme, son écriture, et même son lecteur... le livre ne m'appartient pas, finit par dire Dany Laferrière. Je suis en quelque sorte le pont, le lien, le liant... »

 

 

 

Réalisme. Truchements, peut-être. Mais les romans que Laferrière écrit sont tout de même bien ancrés dans sa réalité. « Je m'inspire des thématiques ou événements qui ont marqué ma vie. » Quoi de plus naturel ? « On vient tous de quelque part », d'un lieu « référent », qui se révèle finalement « incontournable ». Il se souvient de choses comme un port, des jeunes filles, un café... tout en refusant catégoriquement de tomber dans l' « exotisme ». « Je parle d'Haïti parce que c'est de ce pays que je viens, s'explique-t-il, mais je souhaite pouvoir parler au lecteur quel que soit son pays. » Et, plus que tout autre forme d’écriture, le genre du roman permet cela : « créer une zone d'écriture », un « espace commun », qui parle à tous grâce à l'émotion.

 

 

 

Aucune frontière. Ce refus du « nationalisme », Dany Laferrière l'a déjà montré dans son livre Je suis un écrivain japonais, sorti en 2008. Rien qu'avec ce titre – volontairement provocateur –, il marque son désir de jouer toujours plus avec les possibilités qu'offre ce que Kundera appelait précisément « le grand art du roman ». Car, finalement, « il n'y a pas de frontières dans la littérature : on est libre d'y circuler entre les genres, les sexes, les époques ». Si un écrivain noir souhaite ce faire appeler « écrivain japonais », qu'est-ce qui l'en empêche ? Rien, en effet. Et, c'est donc sans surprise que l'écrivain dit ne pas se reconnaître dans l'année des Outre-mer. « Je trouve ça d'une paresse totale », s’exclame-t-il, c'est comme dire au sujet « des pays scandinaves : Il fait froid. Soyons plus imaginatifs ! Rien que pour jouer, disons : Il fait beau ! Ce qui, en passant, est le cas en été... »

 

 

 

Tout bouge autour de moi. "Rien que pour jouer" – n’est-ce pas là l’un des points cardinaux de ses romans : le jeu, la distance et, plus que tout, la liberté ? Il évoque aussi un présent qu'il ne souhaite jamais vouloir s’effacer, qui s’écrit à la première personne, celle du « témoin » et non de l’acteur. « J'essaie de voir les choses, d'être attentif, tout en restant objectif (je veux garder pour moi ma morale) ». On n'en saura pas plus. Dans son dernier roman Tout bouge autour de moi, l'écrivain évoque, dans cette posture, le séisme qui a dévasté Port-au-Prince en janvier 2010. Il était sur place, à 16h53, et raconte au fil de courts chapitres thématiques et monoblocs les événements dont il a été le témoin : les « quarante-trois secousses » qui ont suivi le séisme, « comme si la terre elle-même n'arrivait pas encore à se reposer complètement ». Puis « les premiers corps », le « où es-tu, chérie ? », « la marchande de mangue », etc. Tout s'arrête... et en même temps il montre le regain d'énergie des gens « quand tout s'écroule autour d'eux. » Avec intimité et justesse, Dany Laferrière rend compte de la souffrance, des silences mais aussi de la « gaieté étonnante » qui reste en surface.

 

 

 

Les femmes. Pour ce qui est de son lectorat, il resterait selon Dany Laferrière essentiellement féminin... « Dans mes livres, je parle des jeunes filles, de ma mère ainsi que des détails de vie qui ressemblent aux femmes et auxquels elles peuvent s'identifier. » C’est sa version des faits, en tout cas, où il occulte l'impact qu'a eu sur le public féminin son premier succès en librairie Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer… Sans doute par fausse modestie. Un prochain livre en préparation ? Non, rien de tel pour satisfaire ses dames... « Je suis un homme sans projet », répond-il. La conversation est close.

 

 

 

DANY ET SES LIVRES

Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, Montréal, VLB Éditeur, 1985
L'Odeur du café, Montréal, VLB Éditeur, 1991
Le goût des jeunes filles, Montréal, VLB Éditeur, 1992
Vers le sud, Montréal, Boréal, 2006 (Prix Renaudot 2006)
Je suis un écrivain japonnais, Montréal, Boréal, 2008
L’Énigme du retour, Montréal, Boréal, 2009 – Paris, Grasset, 2009 (Prix médicis 2009)
Tout bouge autour de moi, Montréal, Mémoire d'encrier, 2010 – Paris, Grasset, 2011

 

© Ministère de la Culture et de la Communication