© © Aurélie Lamache - Semaine de la critique
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Charles Tesson, délégué de la Semaine de la critique : « Construire le futur en scrutant le présent »
La Semaine de la critique, section parallèle du Festival de Cannes, a révélé depuis sa création en 1961, de nombreux cinéastes. Charles Tesson, nouveau délégué général de la Semaine, répond à nos questions sur ses missions, la sélection 2012 et le cinéma.
Quelle est la mission de la Semaine de la critique ?
Charles Tesson : En sélectionnant uniquement des premiers et deuxièmes longs-métrages, et ce depuis ses origines, la Semaine a pour but de faire découvrir de nouveaux cinéastes et, à travers eux, de porter attention à des cinématographies, dans leur capacité à se renouveler et à proposer de nouvelles directions.
Y a-t-il un "esprit" Semaine de la critique ?
C. T. : Il y a une culture Semaine, liée au travail accompli. Il y a un esprit Semaine, insufflé par l’équipe qui y travaille et par les films que nous choisissons. Pour l’équipe, qui concerne les permanents et le comité de sélection, composé de critiques, il y a un véritable esprit de groupe, des automatismes, une vraie cohésion et un vrai sens de l’hospitalité, envers les films et envers les personnes que nous invitons. Quant au cinéma, il s’agit de se projeter dans le futur, anticiper les mutations à venir, poser les premiers jalons du cinéma de demain. Construire le futur en scrutant le présent. Beau défi, très stimulant.
Pourriez vous nous rappeler quelques uns des grands talents qu'elle a révélés ?
C. T. : Côté cinéma français, la liste est longue : Jacques Rozier, Jean Eustache, Philippe Garrel, mais aussi Benoît Jacquot, Leos Carax, Arnaud Desplechin, François Ozon, Jacques Audiard, sans oublier Bertrand Bonello, président du jury Long-métrage, cette année.
Sinon, Bertolucci, Skolimovsky, Ken Loach, Alain Tanner, Sembène Ousmane, Wong Kar-wai, Inarritu. Plus récemment, Jeff Nichols, à la Semaine l’an passé et en compétition officielle cette année.
Comment cela fonctionne-t-il ?
C. T. : Le Délégué général choisit un comité de sélection, composé de six critiques en activité (trois hommes et trois femmes cette année). Le comité fonctionne collégialement. La programmation se construit ensemble, de façon concertée, à l’issue de longues et enrichissantes discussions.
L’an passé, lors des célébrations de la 50ème édition, nous avons mis en place de nouveaux prix, avec des jurys, reconduits cette année. Pour les longs métrages, le Grand Prix Nespresso de la Semaine de la Critique, avec un jury composé de critiques internationaux, présidé par Bertrand Bonello. Pour les films courts, le Prix Découverte Nikon, avec un jury présidé par le cinéaste portugais João Pedro Rodrigues, dont on montrera le dernier court-métrage en soirée de clôture, avec Walker de Tsai Ming-Liang. Sinon, des prix reconduits : le prix SACD et le Soutien ACID/CCAS à la distribution, pour les longs métrages, et le prix Canal+ pour les films courts. En revanche, nous avons mis en place cette année un nouveau prix pour les longs métrages : le Prix Révélation France 4, présidé par Céline Sciamma, et composé de jeunes critiques qui ont pour particularité de travailler sur de nouveaux supports (sites internet, blogs).
Quel est votre rôle ?
C. T. : Le Délégué général est élu par le conseil d’administration du Syndicat de la Critique, présidé par Jean-Jacques Bernard. Il définit sa mission auprès de lui et est mandaté pour la conduire. Ensuite, il choisit le comité de sélection, visionne les films avec lui et élabore la sélection. Il travaille en relation étroite avec l’équipe permanente, de la prospection des films au déroulement de la Semaine pendant le festival de Cannes, sans oublier le reste : la circulation des films dans les nombreuses manifestations à l’étranger.
En tant que nouveau délégué, souhaitez-vous impulser de nouvelles choses ?
C. T. : Après la célébration de la 50ème Semaine de la Critique l’an passé, avec une sélection qui a été très bien reçue (La Guerre est déclarée, Take Shelter, Les Acacias, etc.), il s’agit de s’inscrire dans cette dynamique, de la conforter et de l’amplifier, tout en restant attaché à notre mission. Un effort sera accordé à la circulation des films à l’étranger, avec une attention particulière au jeune cinéma français, qui a plus de mal à voyager, et auquel nous sommes très attachés. Sinon, une séance a été rajoutée pour les long métrages de la sélection, le lendemain à 8h30, pour les professionnels et la presse, car la fréquentation de la Semaine augmente, avec une moyenne de 30 personnes en plus par séance en 2011, soit environ 2000 personnes.
Quelle est la tonalité de la sélection 2012 ?
C. T. : Beaucoup de découvertes, de nouveaux noms, avec 9 premiers films sur les dix sélectionnés, le dixième, J’enrage de son absence de Sandrine Bonnaire, étant son premier film de fiction, après le documentaire Elle s’appelle Sabine. Et la mise en avant de l’importance du travail des acteurs dans les films. Ceux et celles qu’on connaît : Vincent Lindon, la chanteuse Soko, Chiara Mastroianni dans Augustine (Alice Winocour), William Hurt et Alexandra Lamy dans J’enrage de son absence, Guillaume Gouix dans Hors les murs (David Lambert), Marthe Keller et Valentina Cervi, formidables dans Au Galop de Louis-do de Lencquesaing, Tim Roth et Cillian Murphy dans Broken (Rufus Norrris), sans oublier ceux et celles qui ne manqueront pas d’être révélés par les films.
Quels sont les pays et les genres représentés ?
C. T. : Tout d’abord l’Amérique Latine, avec deux films aux tonalités très différentes (Aquí y allá, sur une famille mexicaine confrontée à la réalité de l’immigration, Los Salvajes, réalisé par le scénariste de Pablo Trapero, Alejandro Fadel), ensuite l’Inde, avec Peddlers (Vasan Bala) et Israël avec Les Voisins de Dieu (Meni Yaesh) sur des jeunes fondamentalistes qui font régner la loi religieuse par la violence. Enfin, six films européens, dont trois français et un film britannique, Broken (Rufus Norris), récit d’apprentissage de la cruauté du monde à travers les yeux d’une jeune fille, Hors les murs qui nous vient de Belgique, et Sofia’s Last Ambulance (Ilian Metev) sur le métier d’ambulancier à Sofia.
Difficile de catégoriser par genres, sauf peut-être pour Peddlers (Vasan Bala), un polar urbain, ce qui est une nouveauté dans une cinématographie où les jeunes cinéastes sont plus portés sur la peinture de la vie rurale. Los Salvajes, sur des délinquants évadés confrontés à la nature sauvage, dialogue avec le western sans en être un. Les Voisins de Dieu est un film d’action…. mais d’inspiration théologique. Sinon, l’amour de l’amour (J’enrage de son absence, Au galop, Hors les murs), l’amour du travail (Augustine, sur la relation entre Charcot et une de ses patientes, Sofia’s Last Ambulance), l’amour de sa famille, séparée par l’immigration (Aquí y allá), voire l’amour de Dieu et ses conséquences guerrières (les Voisins de Dieu).
Quel sont vos coups de coeur personnels ?
C. T. : Lorsque 1200 films ont été vus pour en choisir si peu, juste 10, on n’a pas envie de les séparer, d’en privilégier certains. Ils forment un groupe, même si notre sélection parle d’elle-même : qualité du cinéma israélien, depuis plusieurs années, nouveauté en provenance de l’Inde, richesse des cinémas d’Amérique Latine, et un jeune cinéma français ambitieux et exigeant, toujours au rendez-vous, d’année en année. La sélection appartient désormais à ceux et celles qui vont la voir et se l’approprier : le public, la critique, les professionnels, exploitants, directeurs de festivals, ... Je suis surtout curieux de voir quels seront leurs coups de cœur personnels !
Votre première venue au Festival de Cannes remonte à 1980. Avez-vous observé une évolution du Festival ? Et du cinéma ?
C. T. : Sur le fond, pour ce qui est des sélections (Compétition officielle, Un Certain Regard, Quinzaine des réalisateurs, Semaine de la Critique), tout était déjà là. Pour la compétition officielle, le virage essentiel et déterminant apporté par Gilles Jacob, alors Délégué général, avait porté ses fruits, en éloignant les brumes d’un académisme international. Il y avait cette année là en compétition Samuel Fuller (The Big Red One), Akira Kurosawa (Kagemusha) et Federico Fellini (La Cité des femmes). Côté français, Alain Resnais (Mon oncle d’Amérique), Maurice Pialat (Loulou) et Jean-Luc Godard (Sauve qui peut la vie). Difficile de faire mieux. De toutes les sections, c’est peut-être Un Certain Regard qui a le plus évolué. En revanche, c’est en volume et en quantité que le festival a changé. Volume de films (séances spéciales et hors compétition à l’officielle), hausse de la capacité d’accueil (le nouveau palais), création du village international, développement du marché du film, nombre d’accrédités, etc.
Pour le cinéma, le changement est plus profond, avec en priorité la découverte des nouveaux cinémas d’Asie (Chine, Taiwan, Philippines, Corée, Thaïlande, Singapour, Malaisie, Indonésie, Vietnam, Cambodge). Désormais un pays à peine connu sur la carte du cinéma mondial peut arriver avec un film fort, et même emporter une palme d’or (la Thaïlande). Auparavant, il y avait dans les mentalités une hiérarchie de fait, quelque peu condescendante (l’Europe, les Etats-Unis et le reste du monde, sauf pour le Japon) et maintenant, grâce au travail de prospection qui a élargi les horizons, tout a été remis à plat, et c’est une bonne chose pour le cinéma.
Semaine de la critique Cannes
Du 17 au 25 mai