Architecture - Patrimoine
Roger Agache
Pionnier de l'archéologie aérienne en France, Roger Agache vient de nous quitter à l'âge de 85 ans. Totalisant des milliers d'heures de vol, Roger Agache a développé une méthodologie de la prospection aérienne. Ses découvertes et travaux ont profondément marqué la recherche archéologique.
Son ami Jean-Claude Blanchet évoque le portrait de cette personnalité hors du commun.
La naissance d'une vocation
Est-ce une prédestination pour ce futur archéologue picard que d'être né à Amiens, dans le faubourg de Saint-Acheul (Somme) en 1926 ? Ses parents travaillaient pour la Société Nationale des Chemins de Fer. Sa santé est si fragile qu'on l'envoie au "bon air" chez ses grands-parents à Prouzel, un petit village situé à proximité de la capitale picarde. Roger Agache gardera toute sa vie un souvenir émerveillé du paradis vert de son enfance... Son grand-père lui transmet le sens de l'observation et le goût de l'indépendance. Il acquiert peu à peu cette passion de la nature, de la solitude et de la contemplation, un peu comme Jean-Jacques Rousseau dont l'œuvre autobiographique le marque profondément.
Son grand-père voulait en faire un pianiste virtuose. Roger Agache ne rêvait que de devenir garde champêtre par amour de la campagne. Il deviendra archéologue... pour la même raison. Après le décès de sa grand-mère, il retourne à Amiens où il poursuit ses études. Adolescent, Roger Agache vit la drôle de guerre, l'exode, le retour à Amiens, les bombardements et les destructions. Malgré les difficultés de transport, il retourne le plus souvent possible dans son village avec en main l'Histoire de la campagne française de Gaston Roupnel. C'est à cet auteur qu'il doit sa fascination pour le passé du monde rural. Il se met à ramasser des silex taillés, à observer les chemins creux, les rideaux d'arbres, les sentiers capricieux, la lisière des bois et, pour mieux les comprendre, il fréquente assidûment la grande salle austère de la bibliothèque municipale d'Amiens. Ses premières recherches portent sur les souterrains, ces refuges que les villageois aménageaient pour se mettre à l'abri lors de périodes troublées des temps de guerre. La maladie le contraint à abandonner ses études à la Faculté des Lettres de Lille.
Il devient alors instituteur rural à Béthencourt-sur-Mer (Somme) et se marie. Il consacre ses loisirs à la Préhistoire et à l'étude assidue de l'œuvre de Victor Commont, le véritable fondateur scientifique de la Préhistoire moderne. Ses prospections de surface et le suivi méthodique des carrières des terrasses de la Somme lui permettent de réunir une importante collection qu'il léguera au Musée d'Abbeville. En 1954, Léon Aufrère, directeur des Antiquités préhistoriques, lui fait reprendre ses études et le met en relation avec les grands préhistoriens d'alors, notamment l'abbé Henri Breuil, avec lequel il ira relever des coupes quaternaires. Il passe un diplôme à l'École Pratique des Hautes Études et prépare une thèse sur le Quaternaire de la Somme avec André Cayeux et Franck Bourdier. En 1955 et 1956, Roger Agache fait ses premiers survols aériens au-dessus des villages qu'il aime le plus, sans autre but, et évidemment sans autre résultat, que l'émerveillement que procure la vision aérienne à basse altitude !
Premiers survols aériens
Sur les conseils de l'historien et géographe Léon Aufrère, il entreprend des prospections aériennes dont il publie les résultats dès 1960. Il ne rencontre alors que scepticisme et ironie, malgré des sondages de contrôle convaincants. En 1961, à l'occasion d'une présentation de ses résultats à la Société Préhistorique Française, il reçoit l'appui de Raymond Chevallier, dont il suivra les cours de photo-interprétation. Il se lance alors à corps perdu dans cette discipline si contestée en France.
Les deux années suivantes sont fructueuses et il obtient, surtout à Vendeuil-Caply (Oise), des clichés révélateurs de structures romaines si caractéristiques qu'il commence à être pris au sérieux. En 1962, Roger Agache publie une brochure, intitulée Vues aériennes de la Somme et recherches de son passé, avec 93 illustrations. C'est le premier album du genre paru en France. Il sera largement diffusé grâce au colloque international organisé par Raymond Chevallier (Paris, 1963), qui lui accorde une large place dans l'exposition ainsi que dans le catalogue. Les meilleurs spécialistes étrangers, Irwin Scollar et George Kenneth Saint-Joseph, sont enthousiasmés par l'intérêt des clichés obtenus avec d'aussi faibles moyens. C’est au cours de l’hiver 1963-1964, que ses prises de vue révèlent des grandes villas gallo-romaines dont personne ne soupçonnait l'existence.
La reconnaissance internationale
Ses publications dans les revues scientifiques étrangères lui valent bientôt une notoriété internationale, confirmée par son important ouvrage de synthèse paru en 1970 et par la large diffusion d'une série de diapositives par l'Institut pédagogique national.
Nommé directeur des Antiquités préhistoriques Nord - Picardie en 1963, il intensifie ses prospections et ses fouilles de contrôle. Il publie en 1975, avec Bruno Bréart, les deux volumes in plano d'un imposant Atlas d'Archéologie aérienne de Picardie où sont répertoriés les milliers de sites découverts. En 1978, il publie un ouvrage qui fera date, La Somme préromaine et romaine, d'après les prospections aériennes à basse altitude, véritable histoire de la campagne picarde. Ses milliers de photographies aériennes sont remises au Ministère de la Culture (direction régionale des affaires culturelles de Picardie).
Roger Agache a été honoré par l'attribution du Grand Prix de Géographie en 1978 et du Grand Prix National de l'Archéologie en 1983. Il a été élu correspondant de l'Institut en 1991. La communauté scientifique lui a rendu hommage lors du colloque international d'Amiens en 1992. Dans la préface de ce colloque, Christian Goudineau, professeur au Collège de France, écrit : "L'archéologie aérienne est devenue l'un des éléments essentiels de l'horizon des archéologues et des historiens. Elle devrait l'être aussi - plus qu'actuellement - pour la préservation de notre patrimoine. Je le répète, tout cela grâce à quelques "fous volants" menés par Roger Agache".
L'apport de Roger Agache est d'avoir développé une méthodologie pour la prospection aérienne : multiplier les images aériennes à chaque survol, renouveler les prises en toute saison (notamment l'hiver), constituer des dossiers par site en les confrontant avec des documents d'archives (cadastres, cartes anciennes et récentes, gravures, etc.), et surtout réaliser des contrôles systématiques au sol. Son apport scientifique porte essentiellement sur l'archéologie du paysage, la typologie, l'implantation et l'évolution de l'habitat rural gaulois et gallo-romain.